LE LIVRE DE JONAS

Jon 1, 1-16

(23 août 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Catacombe de Sainte Priscille : Jonas jeté à la mer 

J

e voudrais vous suggérer quelques réflexions sur ce petit livre de Jonas qui n'est pas écrit comme les autres livres prophétiques. C'est une sorte de petite histoire ou de roman dans lequel un personnage, un prophète, Jonas, un hébreu comme il le dit lui-même, reçoit une vocation du Seigneur. Il reçoit la vocation d'aller parler aux païens de la part du Dieu d'Israël pour les inviter à la conversion. Et ceci est intéressant car ce livre nous révèle comment historiquement, dans sa vie, dans sa chair, le peuple d'Israël a été amené à comprendre son rapport à ceux qui ne connaissent pas Dieu. Curieusement, le lieu de rencontre c'est le péché et l'appel à la conversion.

       A cette époque-là, nous sommes sans doute soit à la fin de l'Exil, soit après l'Exil, Israël vit parmi les païens. Et alors que jusque-là il avait pris l'habitude de vivre sur sa terre, la, voyant d'immenses foules qui ne connaissent pas la vérité du Dieu d'Israël et qui ne savent pas "vivre pour Dieu" dans la sainteté comme le peuple d'Israël avait essayé de le faire, ces hommes se demandent : "Que signifie notre existence au milieu de ce monde ? Qu'avons-nous à faire ?" Et l'histoire de Jonas est une réponse. Israël est envoyé parmi les païens comme Jonas pour annoncer la conversion. Pourquoi cela ? Parce que les païens sont pécheurs. Seulement Israël lui-même est pécheur. Quand Jonas reçoit cet appel, il n'a pas le courage d'affronter la grande ville, il n'a pas le courage d'affronter le monde païen. Il fuit dans la direction opposée, Tarsis. Tarsis c'est le bout du monde dans tous les sens du terme. C'est là où il n'y a plus personne, il n'y a plus d'hommes à convertir. Et Dieu se charge de ramener Jonas.

       Vous remarquerez comment, dans l'épisode du bateau et de la tempête, les deux traits sont bien typés. Pendant la tempête, Jonas dort au fond du bateau. Ce n'est pas un sommeil comme celui du Christ au milieu de la tempête sur le lac de Génésareth. Ce sommeil de Jonas c'est son indifférence totale à la mission que Dieu veut lui rappeler par la tempête. Là, dans son sommeil, Jonas manifeste son inconscience pécheresse la plus caractérisée. Il ne veut même pas savoir qu'il y a une tempête et que les matelots païens, autour de lui risquent leur vie à cause de lui. Il est totalement pris dans son refus. Et pendant ce temps-là, les matelots font des prières. Ce sont les païens qui prient et Israël reste endormi dans la figure de Jonas. Ce sont précisément les païens et Dieu ensemble qui ramènent Jonas dans la voie, d'une façon tout à fait extraordinaire, celle de Jonas avalé par le monstre marin. Mais les matelots païens sont assez justes pour ne pas tuer Jonas. Ils lui disent : on va essayer, à notre mesure humaine, de te remettre dans le droit chemin, c'est-à-dire de te jeter dans les abîmes et ensuite Dieu s'occupera de toi.

       Vous voyez là, dans ce petit récit, sont saisies toutes les complexités et toutes les finesses du rapport entre Israël et les païens. Israël est certes aussi pécheur que les païens. Il refuse d'écouter la voix de son Dieu. Et les païens, eux, essaient à leur manière de vivre la justice en ne versant pas un sang innocent comme le disent les matelots. Ils font des prières et ensuite ils livrent Jonas aux mains de Dieu. C'est cela le sens de l'épisode où ils le jettent à la mer. On le remet entre les mains de Dieu. Il s'en échappe, les matelots ne font que le remettre entre les mains de Dieu. Et c'est pour cela d'ailleurs que cela ne se termine pas par une noyade mais par un salut à travers le monstre marin qui figure précisément la toute-puissance de Dieu pour réaliser ses desseins.

       Vous voyez tous les enseignements que nous pouvons en tirer pour nous-mêmes. Les chrétiens, comme Israël, ne sont pas nécessairement des gens plus vertueux que les autres. Les chrétiens sont tout simplement ceux qui ont reçu mission d'annoncer au monde cette bonne nouvelle du salut. La plupart du temps, nous allons à Tarsis, nous nous sauvons, nous nous défilons et de temps à autre, nous avons tous connu cela dans notre vie, ce sont les matelots païens qui nous disent : "Mais enfin, tu dors ! Que deviens-tu? Nous avons besoin de toi, nous avons besoin que tu répondes à l'appel de Dieu et que tu nous dises vraiment pourquoi tu existes et pourquoi Dieu t'a donné son amour et sa vie."

       Alors que cette lecture du livre de Jonas nous aide à une véritable conversion, à une véritable remise de notre cœur dans les mains de Dieu pour que nous retrouvions son appel, à la fois la joie d'être appelé, la joie d'être invité à proclamer l'évangile. C'est une grâce et il ne faut pas nous défiler. Il y a en même temps, la joie de partager ce message, cette Parole vivante de l'évangile de Jésus-Christ à tous nos frères qui en ont besoin parce qu'ils sont embarqués dans le même bateau, les mêmes dérives, les mêmes tempêtes, les mêmes difficultés que nous.

       AMEN