FORMONS LE VRAI PEUPLE DE DIEU

1 S 29, 1-7

(10 juillet 2001)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

J

e profite de cette suppression de chaises pour réfléchir à ce que nous vivons ensemble. Je vous trouve très peuple de Dieu ce matin. Ce n'est pas toujours mon opinion, vous le savez comment je râle souvent en vous voyant comme des brebis dispersées qui loin les unes des autres, craignant la proximité de l'autre, vous abritant dans votre for intérieur pour prie votre petit Dieu. Ma conviction, c'est qu'à l'Eucharistie on n'est pas là pour grattouiller l'intérieur de l'âme, chacun de son côté avec son bruit personnel, mais qu'on est là pour signifier la communion, et cette communion est une célébration, une manifestation. Autant il importe que le prêtre revête les habits qui conviennent au service qu'il a accomplir, autant on prend vraiment du pain, du vin, et l'on soigne suffisamment la liturgie pour le savoir, autant la foule elle-même, les personnes qui composent cette foule ont aussi dans la chorégraphie liturgique à signifier quelque chose.

       La liturgie n'est pas simplement l'affaire des prêtres, celle des chasubles, celle des fleurs, des couronnes, des calices, etc ... évidemment qu'elle l'est. Mais nous sommes là quand nous rentrons dans l'église, le pas que nous faisons, nous invite à participer à une mise en théâtre, une mise en scène symbolique qui nous dépasse complètement ; et nous avons à nous signifier les uns aux autres puisqu'en fait, c'est un spectacle auquel nous nous prêtons, les uns pour les autres. Nous avons tout autant à signifier que nous avons faim, que nous avons soif, que nous allons vers Dieu en marchant vers Lui dans la procession d'entrée, ou la procession de communion, que nous tendons les mains et que nous répondons "Amen" en présentant ce trône à Dieu, et en même temps que nous sommes peuple de Dieu. 

       Il y a une expérience d'Église qui ne peut s'approfondir et se construire que quand nous voyons les choses. Quand nous ne les voyons pas, chacun part de son côté et fait du sentiment religieux, ce n'est pas négatif, mais ce n'est pas le lieu. Le sentiment religieux, c'est du côté de l'oraison, c'est du côté de la prière personnelle, qui peut se pratiquer autant dans l'église qu'ailleurs, qui est du côté de la relation plus intime avec Dieu. Mais l'Eucharistie n'est pas le lieu de cette oraison. J'en suis absolument convaincu. On nous a reproché de chanter, de parler sans arrêt, de ne laisser aucun temps de silence dans l'Eucharistie, il y en a quelques-uns, mais le temps n'est pas pour l'oraison. Il y a une sorte d'action de grâces que nous faisons après la communion qui est simplement une prière communion en silence, une sorte d'éloge à la présence de Dieu que nous faisons ensemble. Et nous avons à nous dire que nous sommes ensemble, et que cela a un sens, et pour cela il faut le dessiner. Au bout d'un moment, nous nous oublions, et nous nous perdons en ne représentant plus ce que nous devons être : deviens ce que tu es ! Et lorsque nous le sommes, par instinct, je le comprends très bien si je n'étais pas curé, je ne sais pas si je serais pratiquant, en tout cas je serais au fond de l'église, pire que vous peut-être, je confesse mes péchés à l'avance, d'ailleurs, quand je suis en vacances, je ne suis pas pratiquant du premier rang, c'est vrai parce que les curés m'énervent un peu, je les connais trop donc je connais leurs défauts, cela m'empêche de prier, donc je suis le premier à pratiquer les derniers rangs. 

       Mais maintenant, je vois à quoi ressemble la chorégraphie. Ce qui m'étonne toujours dans la célébration c'est que nous venons chargés d'une histoire qui est la nôtre ou celle du monde, nous avons en tête les drames, les soucis, les fracas et les tracs du monde et les nôtres. Et nous venons ici entendre des histoires, David et les Philistins, mais qu'est-ce que j'ai à faire de ces Philistins qui sont en train de voir si David est de leur côté ou pas ? Il y a parfois un choc, je ne sais pas si vous l'éprouvez comme moi, une distorsion même, qui fait qu'on n'a pas toujours envie d'écouter l'affaire de David, on se dit qu'on écoutera cela l'année prochaine ou dans la lecture dans trois ans, quand elle reviendra et qu'au fond, nous sommes loin. Ce détour, et je suis le premier à le vivre comme vous cette espèce de choc, et je le vis comme vous, surtout dans la célébration des obsèques, où les gens ne sont pas toujours tous chrétiens, et qu'effectivement, ils sont plus avides et soucieux d'entendre parler du défunt que de David, des Philistins, d'Amaleck ou de Judith qu'on lit en ce moment le matin aux Laudes, et d'Holopherne qui va en perdre la tête, mais on a l'impression d'une distance qui au bout d'un moment use notre écoute. 

       Et pourtant ... ce que j'appelle ce détour par David et par les Philistins et tous les autres, est ce qu'on appelle l'expérience symbolique. Cela me fait prendre une distance avec ce que je vis, avec les tracas du monde, cette lecture de David me fait faire une lecture par l'extérieur, par là où Dieu a visité le monde, et au fond, si je me prête à écouter ces histoires de David et des Philistins, je me prête à faire un voyage "hors" qui m'oblige quand je ressortirai à voir et à entendre le monde différemment. C'est cela qui se passe ici. Ce n'est pas pour vous obliger à savoir tout sur David et les Philistins et être imbattable à l'examen final, cela s'appelle une métaphore, on vous oblige à prendre une distance par le discours de cette Écriture pour qu'il vous permette d'entrer dans une autre dimension, un autre regard, une autre écoute. Et dans ce cas-là, et je termine par là, on est moins aveugle, moins sourd, moins muet. Et c'est le principe de l'évangile que nous avons entendu tout à l'heure. 

       Que le Seigneur nous donne la joie d'être, de représenter, de jouer au bon sens du terme, à ce peuple de Dieu que nous sommes censés être auprès de Lui, pour Lui, parce qu'Il le veut, parce qu'Il nous aime et qu'il ne cesse d'être notre pasteur Bien-Aimé.

       AMEN