DANS LA CAMPAGNE

1 S 20, 11-17

(26 février 2001)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Autour de Béthanie 

A

llons dehors dans la campagne !" D'où vient ce petit morceau de verset ? Vous allez me dire, c'est facile, il vient de la première lecture dans laquelle Jonathan demande à David d'aller dans la campagne. Il y a un passage où deux personnages échangent les mêmes paroles, et cela se termine par un assassinat dans la campagne : c'est Abel et Caïn. Il m'a semblé intéressant de faire le rapport entre ces deux passages, d'une part, David et Jonathan, et d'autre part, ce texte des origines qui rassemble deux frères de sang, Caïn et Abel. Dans un certain sens, ces deux textes ont le même sujet puisqu'ils traitent à la fois de l'élection de l'un, dans un cas c'est Abel, dans l'autre c'est David, élection de l'un qui met à l'épreuve l'autre, Caïn qui découvre que c'est son frère qui et choisi et c'est la même découverte pour Jonathan face à David mis à part pour être roi.

       Le thème de la campagne est très intéressant, parce c'est un lieu neutre, hors de la ville, mais qui n'est pas comme le désert, la campagne est tranquille et l'on peut y faire ce qu'on veut. Dans le Deutéronome, on découvre au sujet de la fornication, que si on saisit dans la campagne un homme et une femme commettant cet acte, l'homme sera tué, mais la femme épargnée parce qu'elle aurait pu crier, mais dans la campagne, personne ne l'aurait entendue ! De même, Caïn entraînant son frère dans la campagne, peut le tuer tranquillement. En ce qui concerne Jonathan et David, on pourrait être tenté de se dire que si Jonathan préserve David, contre Saül, c'est peut-être pour "lui faire la peau". Car après tout, le successeur de Saül c'est normalement le fils du roi, en toute légitimité prenant la suite de son père qui a été lui aussi choisi par Dieu. 

      Or, Jonathan va désamorcer la bombe de la jalousie issue du péché d'Adam et Eve, bombe qui a explosé une première fois à la figure de l'humanité dans le crime de Caïn. On va assister à l'opération inverse de la situation des origines. Mis à l'épreuve face à cette élection, Jonathan refuse d'entrer dans la spirale de la réaction provoquée par la jalousie, il refuse de considérer l'élection en tant que moyen d'exclusion pour lui. Il dit : "Je sais que l'Esprit du Seigneur est sur toi, comme Il était sur mon père". Premier aveu, Dieu n'est plus avec mon père. Deuxième élément : il va remettre sa vie et celle de sa descendance entre les mains de David : il va avouer et reconnaître que David est choisi par Dieu et que sa propre vie et celle de sa famille est entre les mains de David. Si David est choisi par Dieu, il doit être fidèle comme Dieu est fidèle envers son peuple. C'est là que Jonathan va accomplir à l'intérieur du peuple élu le programme que Dieu avait donné à Abraham : "Je te choisis pour les autres peuples, celui qui te bénit je le bénis, celui qui te maudit, je le maudis". Par conséquent, l'élection avait un double visage, celui qui est élu n'est pas choisi parce qu'il est le plus beau, le plus intelligent, donc, face à un homme élu, on peut penser que c'est totalement injuste. Pourquoi Jonathan qui a le cœur assez grand, qui est capable d'amitié avec David n'est-il pas élu ? Ce que demande Dieu en choisissant un homme, c'est de voir comment va se positionner la personne qui est en compétition avec lui. Caïn tombe dans le piège de la jalousie, et sans mot dire, il tue son frère. Jonathan accepte de parler avec son "ennemi", et il accepte même d'apporter son aide à David : "Si mon père veut te tuer, je te le dirai, s'il veut t'épargner, je te le dirai aussi. Je te serai fidèle, mais je te demande une chose en retour, c'est que tu sois fidèle envers moi en préservant ma vie et en préservant la vie de mon clan de ma maison".

       Ce qui est au centre de ce dialogue c'est la question de l'humilité : celui qui avait tout accepte de donner la royauté, et celui qui n'était que petit berger accepte de recevoir de l'autre. Et surtout, ayant tout, l'amitié de Jonathan qui lui annonce qu'il va le prévenir des intentions malveillantes de Saül, et Dieu avec lui, David va se refuser de tomber dans une succession sanglante. Alors qu'il avait la possibilité de régler la succession au couteau, David promet de ne pas tomber dans cet enchaînement de violences qui a pour origine la jalousie.

       Cette campagne qui avait été le lieu de la jalousie va devenir le lieu de la bénédiction que l'un accepte de donner à l'autre, et que l'autre accepte de recevoir. Ainsi, frères et sœurs, si nous ne sommes pas tous appelés à régner ou à vivre des situations politiques de successions, peut-être avons-nous dans nos relations familiales ou amicales, à accepter de recevoir, et à accepter de donner.

       AMEN