TOUS FAUSSAIRES ?
2 S 22, 1-7
(21 février 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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rères et sœurs, vous avez peut-être reconnu tout à l'heure quand on a écouté la première lecture du deuxième livre de Samuel, un psaume que l'on chante habituellement ici aux vigiles, c'est le psaume dix-sept. Ce psaume est ici dans le livre de Samuel, explicitement attribué à David.
Cela me donne l'occasion de m'entretenir avec vous quelques instants, d'une chose qui choque beaucoup de monde, mais qui pourtant est très fréquente dans la Bible. En effet, pour être clair, je dirais que premièrement, on est pratiquement sûr que ce psaume n'est pas de David, comme la plupart des psaumes, et deuxièmement, non seulement, il n'est pas de David, mais il est vraisemblablement celui-là, cananéen. On se demande souvent, on se dit que si dans la Bible on nous ment sur l'authenticité littéraire des auteurs des textes, c'est alors de la tromperie pure et simple, c'est de l'abus de droits d'auteur, c'est de la falsification littéraire. Je suis désolé, mais dans l'Antiquité, c'était courant. Ni l'Iliade, ni l'Odyssée ne sont d'Homère, mais sans doute de vingt-cinq poètes dispersés dans toute la Grèce antique. Le livre du Pentateuque, on sait très bien aujourd'hui que ces cinq premiers grands livres, la Tora, on sait bien qu'il y a quelques passages qui remontent à Moïse, mais la plupart sont beaucoup plus tardifs. En fait, c'est seulement depuis très récemment qu'on a un sens absolu de la propriété littéraire, c'est-à-dire quand quelqu'un écrit quelque chose, c'est vraiment lui qui l'a écrit, il le confie à son éditeur, on met le Copyright et l'on est alors absolument sûr qu'on empêche de la copier et de le photocopier, et son texte lui appartient.
C'est un réflexe très récent. Mais en réalité, dans le monde ancien, ce n'était pas du tout comme cela. Et même si vous disiez c'est moi qui l'ai écrit, en général, cela ne faisait qu'éveiller le soupçon, parce que tous vos contemporains vous connaissaient, et dire : c'est moi qui l'ai écrit, on vous répondait, écoute, ta parole n'a pas grande valeur parce que tu viens de l'inventer. En fait, le grand principe dans l'Antiquité, c'est : "On ne prête qu'aux riches". Si on veut qu'un texte soit accepté, reconnu, respecté, il faut qu'il vienne d'un grand ancêtre. C'est pour cela que pratiquement toue la littérature des psaumes est attribuée à David, il y a peut-être quelques psaumes qui remontent à David, on n'en sait trop rien, mais pas beaucoup, et de la même façon, tout le Pentateuque est attribué à Moïse. D'ailleurs, il y a une chose qu'on a remarqué depuis longtemps dans le Pentateuque, c'est que dans le Deutéronome, Moïse raconte sa propre mort. C'est assez difficile pour un auteur de raconter sa mort, donc ce n'est pas lui qui l'a écrit, sauf s'il avait une sorte de divination pour savoir comment il mourrait, mais il faut reconnaître que c'est assez rare.
On a envie de dire : c'est tout faux. Ce sont des mensonges ? Non, ce ne sont pas des mensonges. Pourquoi ? Je crois que c'est là qu'il faut comprendre ce qu'est l'Écriture. Les hommes qui ont écrit la Bible, sont des hommes qui sont conscients que leur parole ne vient pas toujours d'eux, elle ne vient pas d'eux-mêmes. Elle est inspirée non seulement par Dieu, mais aussi par la tradition dans laquelle ils s'inscrivent. C'est cela qu'on veut dire lorsqu'on dit que le psaume est de David. On devait même savoir que David n'avait pas écrit le psaumes, et que celui qui le notait dans le manuscrit devait bien, mais si on disait : c'est de David, cela voulait dire en fait que ce texte n'aurait jamais pu exister s'il n'y avait pas eu quelqu'un qui nous ait appris à vivre et à exister pour Dieu dans le chant et dans la louange. C'est cela que représente David. C'est cet homme, même si son activité littéraire et musicale n'est pas aussi grande et féconde que Bach, ou Brahms, en fait, David, c'est celui qui a déclenché, qui est le représentant de cette attitude de louange dans laquelle tous les héritiers spirituels seront heureux d'inscrire leur propre parole.
Au lieu, et c'est cela que je trouve intéressant dans ce procédé, au lieu de dire : la parole est de moi, ce qui est d'une redoutable prétention, c'est s'approprier la Parole, l'auteur ancien savait que cette Parole, même si elle venait sur ses lèvres, même si elle lui venait sous la plume, il savait qu'elle venait d'ailleurs. Et c'est cela la grandeur et la beauté de ce procédé. Ce n'est pas un mensonge, c'est plus vrai que nature, c'est de dire : quand j'écris cela, cela me dépasse tellement, que cela vient d'une tradition qui m'a portée. Donc à ce moment-là, on comprend que ce ne soit pas d'abord une sorte de tromperie, mais au contraire, c'est l'aveu même de la grandeur de la Parole qui est proposée. Quand nous annonçons l'évangile, nous devrions avoir le même réflexe, nous sommes tous des faussaires. Quand nous annonçons le salut de Dieu, quand nous annonçons la Résurrection, ces paroles ne viennent pas de nous, elles viennent de Dieu, de la puissance de l'évangile. C'est là le grand secret de cette manière d'agir et d'écrire, c'est de reconnaître que la vitalité et la puissance de la Parole ne peut pas venir d'un seul homme mais que cela vient d'une tradition. Dans cette tradition, on privilégiera celui qui, par le souvenir historique qu'il a laissé, est le plus représentatif, et le plus extraordinaire à avoir marqué l'histoire et la tradition de la composition psalmique et poétique d'Israël, on attribuera le Cantique des Cantiques à Salomon, on attribuera toute la Loi à Moïse. En réalité, le problème n'est pas au niveau de savoir si on déclare les droits d'auteur ou pas.
Le fait, c'est que le seul droit d'auteur, c'est Dieu et son peuple.
AMEN