CELA BOUGE, DIEU !

Dt 4, 32-34 +39-40 ; Rm 8, 14-17 ; Mt 28, 16-20
Fête de la Sainte Trinité – Année B (15 juin 2003)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Les manières de s'adresser à Dieu sont diverses, innombrables : les mains levées, les mains baissées, à genoux, assis, debout, dans la lumière, dans les ténèbres … c'est vaste comme l'homme, comme Dieu aussi peut-être. Saint Dominique en a distingué un certain nombre. Il y a pourtant une manière qui m'a toujours un peu fasciné, c'est celle des derviches tourneurs, eux justement parce qu'ils recherchent l'extase, ils cherchent le vertige, j'aime bien parce qu'ils tournent sur eux-mêmes dans une sorte de mouvement immobile qui les saisit comme gamins, quand nous nous amusions aussi à tourner autour de nous, pour tout d'un coup sentir la terre vaciller sous nos pieds. Et le fondateur des derviches tourneurs au treizième siècle dit : "Pour rejoindre Dieu, il n'y a qu'un seul pas à faire, c'est un pas hors de soi". Cela, on le comprend facilement, c'est-à-dire que pour aller vers un autre il s'agit de se désoccuper de soi-même un petit peu, il ne s'agit pas de se vider de soi-même, ce n'est pas "je est un autre", comme disait Rimbaud, non, c'est devenir vivant, pleinement vivant et aller à la rencontre d'un autre vivant, ou plutôt, si on veut, plus Dieu me rend vivant, plus je suis vivant comme Lui, et plus j'ai de chances de m'approcher du vivant qu'Il est.

Aujourd'hui, c'est la fête de la Sainte Trinité, donc il faut peut-être partir de notre côté, parce que de notre côté on comprend, si on reste banché sur notre finitude et notre misère et nous-mêmes, on n'a aucune chance d'aller vers Dieu. Mais Dieu, pour rejoindre le monde, c'est-à-dire quelque chose qui est radicale­ment différent de Lui, on ne peut pas dire qu'Il a un pas à faire hors de Lui-même puisqu'Il est partout présent. On ne peut pas dire que Dieu, pour rejoindre une réalité si différente de Lui que plus encore qu'en­tre une puce et une cathédrale, c'est vraiment quelque chose qui n'a rien à voir, mais on ne peut pas dire que Dieu a un pas à faire hors de Lui-même. Alors, est-ce qu'on ne pourrait pas dire que Dieu a un pas à faire en Lui ? Est-ce que, et c'est la Trinité qui nous révèle cela, est-ce que dans l'éternel jaillissement, sans que Dieu ait besoin de changer, sans que Dieu ait besoin d'apporter une sorte de nouveauté, en fait, quand Dieu rejoint le monde, c'est une sorte de pas qui est fait en Lui. Quand Dieu rejoint le monde, quand Dieu crée le monde c'est de l'éternel jaillissement de vie qu'il y a en Dieu que ce monde est créé. Quand Dieu sauve le monde, c'est l'implication dans un nouveau pas d'amour de toute la Trinité sainte. Dieu va reprendre tout le monde en Lui, c'est la même chose : la créa­tion, le salut, cette participation finale au dernier jour, tout cela, c'est comme une sorte d'acte permanent qui n'apporte pas de nouveauté en Dieu, sinon il est peut-être le pas immobile d'un amour. Peut-être que c'est cela, un mouvement immobile, quelque chose qui sort de Lui-même pour une sorte de nouveau jaillissement de vie. Parce que Dieu, Il est vivant, le Père ne cesse d'engendrer son Fils, le Fils de se recevoir du Père, et il ne cesse d'envoyer l'Esprit, ça bouge, Dieu. Je dirais même dans une sorte de paradoxe que Dieu est aussi vivant que nous. Dieu, Il se pense, Il s'agit Lui-même, Il se respire Lui-même, Il est vivant. Et l'on a logé Dieu, tous ces piétistes un peu tristes, on l'a logé dans une sorte de Paradis d'indifférence, quelque chose qui serait tellement loin de nous, alors que, comme dit Claudel encore, Dieu, c'est un engin. La Trinité c'est un engin qui est en plein fonctionnement, quelque chose qui bouge. Et moi, toutes les représentations non-trinitaires de Dieu, me remplissent de tristesse, de désintérêt, parce que quand on a goûté à cette vie de Dieu, quand on a goûté à ce mouvement permanent qu'il y a en Dieu, toutes les représentations solitaires, une sorte de grand horloger, une sorte de grand in­vertébré gazeux, si vous voulez, quelque chose qui serait un peu loin de nous, tout cela me remplit de tristesse, et surtout, je n'ai aucune envie de me pas­sionner pour Lui. Tandis qu'un Dieu qui est déjà vi­vant en Lui-même, tandis qu'un Dieu qui s'agit Lui-même, tandis qu'un Dieu qui est passionné déjà en Lui-même, un Dieu qui vit des surprises en Lui-même, tandis qu'un Dieu qui joue aussi entre les dif­férentes personnes tout le jeu du risque, parce que dans l'amour, il y a toujours un risque, tandis qu'un Dieu qui en Lui-même joue le risque de la croix, tan­dis qu'un Dieu qui en Lui-même joue le risque d'ac­cueillir quelque chose qui complètement différent de Lui-même, à ce moment-là cela suscite une sorte d'intérêt viscéral pour de la vie, que l'on pressent en­core plus vivante que la nôtre même. C'est cela qui nous attire. C'est peut-être là dans cette vision que l'on découvre notre véritable vocation de chrétien, qui doit chercher ainsi en lui-même, qui doit chercher dans ce que Dieu a déposé en lui-même, parce que le chrétien, ce n'est pas un activiste forcené, mais dans ce qu'il a découvert en lui-même de ce que Dieu a déposé en lui-même, il découvre aussi quelque chose qui est infiniment au-delà de ce qu'il est lui-même. Cette image d'un Dieu qui est vivant, qui respire, qui est l'image qui nous attire à nous donner à Lui, c'est une image que l'on peut prier, c'est une image qui nous concerne, qui nous renvoie quelque chose.

Et nos frères et sœurs malades qui nous rejoi­gnent aujourd'hui aussi, parce qu'il y a quelque de ce mystère, là. Parce que je suis toujours frappé dans la maladie, dans le grand âge, c'est qu'il faut souvent renoncer à "faire", parce qu'on a beaucoup couru dans sa vie, qu'on s'est occupé des enfants, on a fait des métiers passionnants, et puis tout d'un coup, voilà qu'il faut renoncer à "faire" pour "être" davantage. Il faut renoncer à faire, faire, faire, pour être là, posé dans une sorte de mouvement immobile, qui n'est pas retour sur le passé, mais qui consiste à avancer aussi. Et je crois que nos frères et sœurs malades ou âgés ont ainsi à faire eux aussi, ce pas supplémentaire, ce pas hors d'eux-mêmes. Ils ont à traduire en fait, cette nouvelle activité qui est la leur, comme le pas immo­bile d'un amour, parce qu'il y a l'épreuve du feu, du temps, de la souffrance, il y a des tas d'épreuves qui nous tombent dessus, on doit rechercher dans ce pas hors de soi-même cette nouvelle activité que Dieu veut nous donner. En fait, on s'approche de notre mé­tier d'éternité qui est sans doute du côté d'un consen­tement, de consentir à cet amour dont éternellement nous avons été aimés. Et puis, on s'approche ainsi, et plus l'espace se réduit, plus les pas se limitent jus­qu'au dernier pas, plus on se rend compte qu'il n'y a qu'une chose à faire pour rejoindre Dieu, c'est ce pas hors de soi-même parce que Lui-même a fait en Lui-même un pas vers nous. C'est à tout cela que je re­pense quand je repars de chez vous avec mon petit vélo. Ce n'est pas tout tous les pas que nous faisons qui nous rapprochent de Dieu, mais ce pas que nous faisons pour aller vers Lui en sortant de nous-mêmes.

 

 

AMEN