TOUT EST DANS LE MOUVEMENT

Dt 4, 32-34 +39-40 ; Rm 8, 14-17 ; Mt 28, 16-20
Fête de la Sainte Trinité – Année B (18 juin 2000)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

J’aime cette figure de l’annoncier au tout début du "Soulier de satin" de Paul Claudel, parce qu'on voit l'auteur dramatique qui donne à ses acteurs le sens de cette pièce baroque qui va nous faire parcourir le monde : "Écoutez bien, ne toussez pas, c'est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, c'est ce qu'il y aura de plus long qui est le plus intéressant, et c'est ce que vous trouverez de moins amusant qui est le plus drôle." J'aime, parce que cela me parle de la Trinité, cela me parle de cette attitude dans laquelle on doit se placer quand on "en­tre en Trinité". Pour "entrer en Trinité", il faut accep­ter du fond du cœur, pas seulement avec notre intelli­gence, d'allier à la fois l'absolu le plus absolu et l'évè­nement le plus événementiel. Il faut essayer quand on "entre en Trinité", de mêler mouvement et plénitude parce que la Trinité, ce n'est que du mouvement.

C'est comme l'eucharistie que va recevoir Hugo aujourd'hui pour la première fois. L'eucharistie est un acte avant d'être une chose. La Trinité, dans ce mouvement permanent, là est le paradoxe, nous dés­habitue de cette idée traditionnelle d'un Dieu qui n'est pas vibrant, d'un Dieu qui ne bouge pas, qui n'est pas plénitude de mouvement. Mais ne me faites pas dire ce que je ne veux pas dire non plus, car en parlant de la Trinité comme mouvement comme je vais essayer de vous le traduire, je ne veux pas introduire du deve­nir ou de la modification en Dieu, parce que ces deux réalités sont liées à notre finitude, à notre monde qui est changeant. Non, à la fois Dieu est plénitude de mouvement et plénitude de repos. Il est à la fois plé­nitude de vibration, et en même temps c'est la pléni­tude de repos, ce qui est très bien traduit d'ailleurs dans le texte de la Genèse de la création en sept jours, où il est dit : "Le septième jour Dieu se reposa". Dieu est autant dans le repos que dans le mouvement.

Quelle est cette vie de Dieu ? Quel est ce mode particulier que Dieu a d'être présent à lui-même ? Comment pourrait-on traduire ce mouvement de Dieu ? Le Père qui engendre : "Le Père de qui sort toute paternité au ciel et sur la terre", qui ne cesse d'engendrer son Fils, de faire jaillir, et quand le Père engendre Il ne donne pas simplement ce qu'Il a mais Il donne ce qu'il est. Et cet Esprit commun qu'Ils s'en­voient mutuellement, qui jaillit du Père et du Fils, l'un qui donne parce qu'Il ne sait faire que donner, qui s'épuise à donner et cependant ne s'épuise pas, et le Fils qui ne sait que tout recevoir de son Père. L'un qui donne, l'autre qui reçoit et le troisième qui est envoyé. Donner, recevoir, envoyer, vous voyez bien que cela bouge et que c'est du vivant. Et cette Trinité des per­sonnes, va-t-elle rester dans cette plénitude de vie fermée sur elle-même ? Ne va-t-elle pas un jour dé­créter la naissance d'un autre ? C'est dans cette logi­que même du don que le Père le Fils et l'Esprit vont créer le monde, et dans cet éternel engendrement, dans ce Père qui donne tout à son Fils qui reçoit tout de son Père, il y a la possibilité, un jour que le monde advienne, dans cette plénitude de vie qui est tout, sauf quelque chose de refermé, il y a la possibilité de créer quelque chose qui est radicalement différent. Le monde est comme projeté sur le Fils, le monde va être dans cette logique des trois, mais comme projeté sur le Fils. Dans l'éternel engendrement il y a cette possi­bilité qu'un jour il y ait un monde dans le temps. Dans l'éternité de cet éternel engendrement se cache la pos­sibilité qu'un jour notre monde puisse advenir.

Et Dieu a ainsi fondé, établi, créé ce monde du sein de la richesse de sa vie divine. Je vois trois raisons à cette création. La première, c'est la commu­nication, la deuxième c'est la participation, et la troi­sième c'est l'union. Voilà pourquoi Il va créer ce monde de la richesse de sa vie divine pour faire adve­nir un autre. Pour communiquer avec lui, parce que Dieu est infiniment communicant, Il ne cesse de communiquer en lui-même, et Il n'a qu'une envie, c'est de communiquer sa vie à un autre différent de Lui. Qu'est-ce que Dieu sait de notre monde ? Et nous, que savons-nous de Dieu ? Si notre monde est son reflet, on comprend en contemplant ces trois per­sonnes l'impossibilité de vivre solitaire, on comprend que nous sommes en dépendance les uns avec les autres. En contemplant l'unité des trois personnes on comprend aussi que les deux caractères d'activité et de passivité qui font notre vie de chaque jour, ces heures où nous sommes actifs et d'autres où nous sommes passifs, ne sont que le reflet de la vie divine, parce que le Père donne Il est actif, parce que le Fils reçoit Il est passif, mais parce que le Fils donne sa vie Il est actif, parce que l'Esprit ne cesse de donner Il est actif, et parce que l'Esprit se reçoit du Père et du Fils, Il est passif, et quand le Fils part à la croix, le Père semble passif. Tous nos caractères d'activité et de passivité sont comme cachés déjà en Dieu. On trouve ces caractères analogues dans la prière, puisque les Trois, malgré l'égalité des personnes ne cessent d'être tournés l'un vers l'autre, dans une attitude d'adoration. On retrouve aussi les caractères d'engagement, quand le Père, le Fils et l'Esprit s'engagent, toute notre vie sur terre est comme une sorte de miroir de cette unité des trois personnes qui n'ont qu'un désir : communi­quer avec nous. Ainsi à travers nos plus humbles tâ­ches, nous pouvons déjà communiquer avec Dieu, entrer dans la danse des Trois. Mais, qu'est-ce que Dieu sait de notre vie ? Il la comprend aussi, malgré la différence de nature entre un monde et Lui, il la comprend aussi à travers toute la richesse de sa vie divine, la richesse de nos vies humaines.

Communiquer ... Participer ... Parce que nous avons été créés dedans le Fils et sauvés dedans le Fils nous participerons éternellement à la gloire des Trois personnes dedans le Fils. Seul un Dieu trinitaire a la possibilité d'accueillir un autre différent de Lui, parce qu'Il est déjà ouvert à l'autre, Il peut accueillir un tout-autre. Seul un Dieu trinitaire peut faire de la place sans que cela rajoute rien du tout à sa personne. Brahmane dans son unité absolue ne peut pas accueil­lir un autre différent de lui, l'autre sera comme noyé dedans, tandis que lorsqu'on rentre dans une commu­nion, on y participe. Mais le but est encore plus élevé que cela, le but final, c'est l'union, ne faire qu'un. On le pressent entre les deux figures, un dieu Brahmane, et un Dieu communion des personnes, on comprend que nous avons notre place sans que le monde y perde et sans que cela rajoute quoique ce soit à Dieu, nous avons de la place dans une union réelle parce qu'elle est une union avec une communion de personnes, avec Dieu.

Trois raisons qui sont en fait trois garanties offertes par un Dieu qui s'est révélé comme Trinité des personnes dans l'unité indivisible de leur nature. Trois garanties, la garantie d'une réelle communica­tion avec Dieu : nous pouvons connaître Dieu à tra­vers notre vie, comme Dieu connaît notre vie à travers l'intérieur de sa vie divine. Garantie d'une participa­tion : au ciel on ne sera pas assis comme à l'opéra, au ciel, on dansera avec les trois, on sera rendu partici­pants de cette dans très particulière du Père du Fils et de l'Esprit. Et enfin, garantie d'une union réelle sans que le monde soit dissous comme la poupée de sel dans l'océan, garantie que notre monde ne sera pas absorbé mais qu'il entrera dans l'union à Dieu dans une communion, dans une présence. Et seule une tri­nité des personnes permet ces trois garanties.

C'est vrai qu'il est absolument incroyable de se dire qu'on sera un jour unis à Dieu de cette ma­nière, parce qu'il y a encore plus de différence qu'en­tre une puce et une cathédrale, c'est une différence de nature, mais cependant c'est croyable si on croit que ces trois personnes se sont révélées pour nous intro­duire dans leur vie propre. C'est exactement ce qu'Hugo va vivre aujourd'hui, pour la première fois, et ce que nous vivons aussi à chaque Eucharistie qui est communion avec le Fils, le Père et l'Esprit. A travers le Corps du Christ, nous sommes introduits à cette vie des trois personnes, de l'intérieur à cette vie, déjà, à ce qui fera notre vie éternelle.

 

 

AMEN