DIEU BRICOLE OU DIEU TRINITÉ
Ex 34, 4b-6 + 8-9 ; 2 Co 13, 11-13 ; Jn 3, 16-18
Fête de la Sainte Trinité – Année A (10 juin 1990)
Homélie du Frère Michel MORIN
Nous savons, nous, que Dieu est dans le ciel, mais je trouve que nos contemporains et spécialement nos compatriotes le rencontrent bien souvent sur la terre, dans la rue, à la télévision. Je vais évoquer quelques "traces" de Dieu, de ce que l'on appelle, d'une expression ambiguë "le retour du religieux". Trois exemples. Vous ne m'en voudrez pas de les citer, il n'y a aucune attaque personnelle, je m'en sers comme objet d'analyse pour réfléchir. Il y a quelques années, un grand panneau publicitaire d'un marchand de fripes, de prêt-à-porter, je crois, présentait une scène avec un jeune homme dans un oued, sur fond de paysage désertique, il était nu au bord de l'eau, quelqu'un d'autre se tenait à côté de lui, un peu plus âgé, faisant un geste vers lui. Le slogan de cette publicité pour prêt-à-porter s'affichait ainsi : "il habille le père et le fils". Vous avez compris qu'il s'agit là d'un décalque d'une scène de l'évangile celle du baptême de Jésus par Jean-Baptiste. Mais comme le publicitaire n'était pas très théologien, il a oublié qu'il y avait aussi une troisième personne que l'on pourrait aussi habiller, il y a dans certaines publicités cette exploitation extraordinaire de la très belle fresque de Michel-ange évoquant la création de l'homme par Dieu où le doigt de l'homme rejoint, sans le toucher, le doigt de Dieu. Cette peinture est utilisée en publicité informatique par exemple parce qu'il s'agit en fait de touches et que l'informatique, c'est essentiellement un jeu de touches où l'on va créer des programmes. Troisième exemple de ces traces de divin cette collusion de notre ami Collaro entre une grenouille, et, non plus un bœuf comme dans la fable, mais Dieu par le truchement d'un concitoyen président. C'est tout même curieux que, dans cette république laïque, on en arrive à une telle piété. C'est quand même étonnant et intéressant que, dans une société si sécularisée, en tout cas se voulant elle, Dieu atteint de cette façon le sommet de l'Etat. Voici donc quelques traces très rapidement suggérées de Dieu. Pauvre Dieu. Mais tout ceci n'est pas aussi bébête que le show le laisse croire, et cela doit nous donner à réfléchir.
Voici donc quelques réflexions. Elles ne sont pas du magistère, elles n'ont rien de définitif ni d'exhaustif, ce sont des questions que je me pose autant que vous quand je regarde autour de moi dans les mêmes rues que vous.
Première réflexion : nous ne réagissons pas. Nous, chrétiens, nous ne réagissons pas à cela. Je ne dis pas, ce serait contredire ce que je disais, il y a quinze jours, qu'il faille faire des manifestations intempestives contre les émissions de télévision, quoique. Non. Mais nous ne réagissons pas intérieurement ou même entre nous à propos de cette utilisation de Dieu. C'est quand même notre Dieu, en tout cas son nom, et certains aspects de notre foi qui sont ainsi sur mode suggestif caricaturés. Nous sommes extrêmement sensibles lorsque la publicité, les journaux, les critiques touchent à la vie privée des personnes, or, nous n'avons pas l'impression que cela touche à la "vie privée" de Dieu. C'est peut-être vrai d'ailleurs. Mais je pose cette question notre vertu de tolérance est elle devenue si grande qu'elle se confond avec l'indifférence ou l'insensibilité ? Est-ce que nous ne sommes plus capables de souffrir de l'utilisation que l'on peut faire de quelqu'un qu'on aime et adore ? On ne tolérerait sûrement pas que l'on emploie son propre nom pour justifier tout et surtout n'importe quoi. Je vous laisse cette première réflexion spécialement à propos de l'éducation des enfants qui voient, plus souvent que moi, la télévision ou les publicités. Elles les passionnent beaucoup d'ailleurs, ce qui n'est pas du tout innocent, bien sûr. Avez-vous l'occasion de dialoguer avec vos enfants sur ces images de Dieu qui s'impriment, malgré eux, dans leur tête et dans leur cœur ? Quand ils viennent à la catéchèse et qu'on leur parle de la Trinité, eux ils ont dans les yeux et l'imaginaire, ces images de Dieu.
La deuxième réflexion est la suivante : notre société française est, comme l'histoire nous l'apprend, christianisée depuis quinze siècles. Il y a quinze siècles, lors du baptême de Clovis, un pape a eu cette heureuse, ou malheureuse idée, je ne sais plus très bien, d'appeler la France "la fille aînée de l'Église". Le pape Jean Paul Il a dit dernièrement que d'autres filles de l'Église avaient bien grandi. Dans cette société "christianisée", qu'ont fait nos pères hier, nous, chrétiens d'aujourd'hui, qu'avons-nous fait, pour qu'elle se représente Dieu de cette façon-là ? Quelles ont donc été les images de notre foi et les traits du visage de Dieu que nous lui avons laissés pour qu'elle en arrive à de tels bricolages à propos de Dieu ? J'esquisse trois piste de réflexions.
D'abord ces bricolages me semble être comme le masque d'une certaine défaite de la foi de l'Église dans la société. Si on arrive à tracer un portrait de Dieu de cette façon bricolée, quel est ce Dieu que nous avons annoncé et dont nous vivons ? Oui, c'est une certaine défaite de l'évangélisation, du témoignage de l'évangile de Dieu, de la prédication de l'Église ou encore de la visibilité de l'Église.
Ensuite dans de décalquage continuel de Dieu, n'y a-t-il pas l'indigence d'un mirage? Tout homme cherche Dieu, mais si on propose à l'homme qui cherche l'eau d'aller plonger dans un mirage désertique, il s'enfoncera dans le sable beaucoup plus qu'il n'étanchera sa soif. Ces décalquages d'une certaine image de Dieu ne servent sûrement pas la soif réelle de tout homme de connaître le Dieu véritable.
Enfin, ces caricatures ne sont-elles pas le mime d'une certaine usurpation ? Voici que la terre s'est emparée du ciel et que, d'une certaine façon, César se pare de Dieu. Ceci nous pose aussi la question de notre propre présence de chrétiens dans ce monde du commerce, de l'économie, de la vie politique. Est-ce que, oui ou non, nous-mêmes rendons à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César de façon à ce que César ne se prenne pas pour Dieu, soit pour motif théologique ou humoristique, mais l'humour est-elle tout à fait neutre ? Voilà pour les questions. Maintenant deux éléments de conclusion.
Le premier, ces traces de Dieu, vous le remarquerez avec moi, n'ont rien d'un Dieu trinitaire, d'un Dieu d'amour vivant et sauveur. Il s'agit d'un Dieu ludique, un Dieu pour jouer, un joujou de la société. Et quand on joue, c'est pour gagner, gagner de l'argent et des marchés, gagner des voix, des élections, ou du prestige. Ici d'une façon ou d'une autre, Dieu sert à gagner quelque chose. Dieu, on s'en sert maintenant comme un slogan. N'est-ce pas la signature même d'un matérialisme humain, d'un monde sans Dieu, d'une société voulant reléguer la foi dans la sphère du privée, du culte, pour n'en garder que les parodies ? Guignol s'amuse de tout, Dieu devient une force dans les mains de nos opérateurs modernes. Nous avons appris, nous chrétiens, que les hommes devaient s'effacer devant Dieu. Ces quelques observations me font penser que l'homme est en train de s'effacer dans le néant de l'absence du vrai Dieu, car si l'on se contente de ces quelques représentations d'un soi-disant retour de Dieu pour se satisfaire de la présence de Dieu, mais nous tombons tous ensemble dans le gouffre de l'enfer. Alors, c'est ma dernière réflexion, la plus importante, Dieu ?
Dieu, des images électroniques et publicitaires ? des flashes et des scoop ? qui amusent les gens le soir quand l'homme est fatigué d'avoir travaillé et que la mère a couché ses gamins ? Enfin un peu de tranquillité et détente ! Et de quoi vivons-nous, nous chrétiens ? de ces images de Dieu ou de Dieu comme visage ? visage d'un Père qui est Créateur, sans lequel nous n'existerions pas aujourd'hui, ni nous, ni les autres, ni cette terre sur laquelle nous passons et repassons. Visage d'un Dieu Créateur de vie, Créateur d'amour, promoteur de dignité. Visage d'un Fils mort dans la souffrance qui est la nôtre, mort dans l'abandon, mort sans aucune publicité, mort sans aucun article dans "le Monde" ou "le Figaro" du lendemain, mort dans l'ignominie des pauvres. Visage d'un Dieu Esprit-Saint qui vient révéler à l'homme cette chose extraordinaire que l'homme est l'espérance de Dieu, que Dieu n'est pas une espérance économique ou politique ou matérielle ou culturelle. Oui, nous sommes l'espérance de Dieu Père qui nous donne la vie, l'espérance du Dieu Fils qui nous pardonne nos péchés et nos morts dans sa Résurrection, l'espérance du saint Esprit qui appelle toute l'humanité à vivre un jour dans la communion trinitaire, dans la vie éternelle, dans le Royaume de Dieu. Frères et sœurs chrétiens d'aujourd'hui, sommes-nous les fils et les amoureux d'un Dieu ayant visage de vivant ? ou sommes-nous les colporteurs d'une pauvre caricature de Dieu qui ne fait qu'amuser les autres ?
AMEN