TRINITÉ ET MYSTÈRE DE LA PERSONNE
Dt 4, 32-34 +39-40 ; Rm 8, 14-17 ; Mt 28, 16-20
Fête de la Sainte Trinité – Année B (29 mai 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Dans la situation où nous nous trouvons aujourd'hui en 1988, quelle est la réalité la plus importante ? le mystère de la Trinité. Il me semble que là-dessus il n'y a aucun doute possible. Et pour vous en faire pressentir l'importance, je voudrais repartir d'une situation très simple, nous sommes aujourd'hui rassemblés dans cette église pour fêter l'eucharistie du Seigneur, et il se trouve qu'en raison du calendrier, c'est aussi la fête des mères. Et je voudrais réfléchir avec vous simplement sur ce que signifient aujourd'hui, la vie familiale, la maternité et la paternité, on peut y associer les pères même si, à ce qu'on dit, leur fête sera célébrée dans quinze jours.
Qu'est-ce que c'est que la vie familiale ? en quoi consiste-t-elle ? Il faut toujours considérer la vie familiale à deux niveaux. Et vous allez voir comment cela vous éclairera un petit peu mieux le mystère de la Trinité. La vie familiale comporte l'aspect le plus courant, le plus quotidien, le fait de faire face au jour le jour, grâce à la sollicitude des parents, à tous les problèmes, à toutes les difficultés de la vie. Il faut gagner son pain, maintenant, de plus en plus, cette charge semble partagée entre les époux. Il faut s'occuper des enfants, là aussi il semble qu'il y ait une sorte d'équilibrage qui se fait : on rencontre des papas qui vont conduire leurs enfants à l'école. Il faut porter sa part de tous les soucis quotidiens, il faut faire face aux questions de santé, aux questions administratives, aux vaccinations, il faut penser à la scolarité, il faut couvrir les cahiers, il faut faire à manger tous les jours, là je ne sais pas si l'équilibrage entre le père et la mère se fait beaucoup, c'est peut-être moins sûr. Et puis mille autres soucis quotidiens : organiser la vie familiale pour que le foyer reste accueillant et vivant, faire de la famille un lieu dans lequel se transmettent tous les éléments fondamentaux qui, petit à petit, vont permettre aux enfants puis aux jeunes de faire face à leur avenir. Cet aspect-là nous est bien connu, il nous est le plus familier : il s'agit de faire face à toutes les exigences de la nature humaine.
Pour vivre en homme, il y a un certain nombre de désirs ou de besoins fondamentaux qu'il faut pouvoir réaliser : manger, vivre en meilleure santé possible, apprendre, se développer l'esprit, acquérir un certain nombre de connaissances, la télévision, semble-t-il s'en charge largement. Dans tout cela, on essaye petit à petit de faire que les enfants, grâce à la sollicitude constante des parents, trouvent ce qu'on appelle aujourd'hui un certain "épanouissement". Les parents d'ailleurs ont la possibilité d'avoir recours à de multiples institutions qui vont de l'école de Jules Ferry jusqu'au poney-club et d'autres associations para-scolaires pour donner aux enfants le maximum d'épanouissement, qu'ils abordent la vie avec joie, avec élan et le goût du bonheur. Il y a aujourd'hui, au cœur de cet aspect de l'éducation, un côté un peu plus inquiétant, c'est le fait de se dire : "comment les enfants trouveront-ils place dans notre société ?" Ce sera difficile et dès le début on commence à les "pousser" dans la réussite de leurs études, on fait très attention à la scolarité, peut-être parfois plus qu'au catéchisme. Et puis avec tout ça, bon an mal an, on arrive sur un espace de seize, dix-huit ans, à mettre sur orbite un enfant. Ainsi donc, si l'on demandait "qu'est-ce que l'éducation ?", on répondrait à peu près ce que je viens de dire.
Mais une telle réponse est-elle suffisante ? Je n'en suis pas tout à fait sûr. Si on a simplement pourvu aux exigences de la nature humaine de chacun des enfants, je ne suis pas sûr qu'on soit arrivé exactement à le rendre vraiment homme ou vraiment femme. Il manque quelque chose qui n'est pas en plus, qui d'une certaine manière ne s'apprend pas, et se fait à l'intérieur même de ce processus de l'éducation. De quoi s'agit-il ? Il est essentiel de faire que cet enfant arrive, au plus intime de lui-même, à comprendre qu'il est quelqu'un et qu'il vit dans sa famille, et qu'au fur et à mesure qu'il découvre le monde et la société, avec tous les hommes qu'il rencontre, il se situe dans une relation avec eux comme d'autres "quelqu'un". L'enfant est un individu absolument singulier, conscient de sa personnalité, et il découvre progressivement qu'il est quelqu'un parce qu'il vit avec d'autres personnes. C'est ce qu'on appelle la relation interpersonnelle. C'est fondamental ce n'est pas réductible au fait de satisfaire à toutes les exigences concernant les facultés de travailler, d'écrire, de compter et manger tous les jours.
Etre quelqu'un est une expérience d'une certaine manière insaisissable, cela passe à travers tous les gestes de la vie quotidienne, et cependant c'est plus profond. On sait aujourd'hui, c'est un médecin viennois qui s'appelait Sigmund Freud qui nous a expliqué tout cela, que cet avènement de la personnalité commence dès les premiers moments de la vie, qu'il passe même, à certains moments, par un conflit qu'il a appelé le "complexe d'Œdipe", mais il ne faudrait pas croire qu'a quatre ans, tout est réglé, le conflit continue pendant très longtemps, il y en a même qui n'ont jamais fini de régler ce complexe. Cela signifie que, progressivement, et là nous nous tournons dans un domaine beaucoup plus large que l'éducation au sens strict du terme, laquelle doit faire face aux exigences les plus quotidiennes, un immense travail s'accomplit par lequel s'établit une relation de confiance telle entre parents et enfants que l'on puisse faire découvrir à l'enfant : "tu es quelqu'un d'infiniment précieux à mes yeux, et tu n'es devenu quelqu'un que par cette relation constante, personnelle, au jour le jour, avec moi, avec ton père, avec ta mère". Vous savez qu'il s'agit de quelque chose de très grand dans la vie familiale.
S'il y a encore une raison pour faire la fête des pères ou la fête des mères, je crois que c'est bien la seule qui nous reste. La personnalité de chacun d'entre nous, ce qu'il est vraiment au plus intime de son être, il l'a acquis, il l'a reçu, il l'a découvert à travers la relation personnelle avec ses parents. Ce sont nos parents qui nous ont fait quelqu'un, ils n'ont pas simplement veillé à des soins quotidiens, c'est très grand et même fondamental, mais, à travers tout cela, ce que les parents font découvrir à leurs enfants, c'est qu'ils sont vraiment quelqu'un. Ce n'est pas développer je ne sais quelle mégalomanie en eux ou tel sentiment de leur singularité qui pourrait chez l'enfant devenir maladif, mais c'est le fait de connaître que chacun d'entre nous fait partie de cette grande société humaine, et que quand on est en face d'un autre être, on est quelqu'un en face d'un autre quelqu'un. Et cela, fondamentalement, nous l'avons appris et reçu de nos parents.
Lorsque nous fêtons la Trinité, nous fêtons, toutes proportions gardées, la même chose, mais transposée sur notre relation à Dieu. Vous comprenez maintenant Pourquoi on appelle Dieu "Père", pourquoi son Fils, c'est le Fils par lequel nous sommes tous fils, et pourquoi l'Esprit est ce lien de communion entre les deux, mais qui, maintenant, nous a été donné à nous pour nous établir dans une communion avec le Père dans le Fils unique. C'est que Dieu n'est pas simplement un Dieu-providence, au sens où l'on parle de l'état providence, qui pourvoirait au développement culturel, alimentaire, social, économique de l'humanité et de la création : Dieu n'est pas simplement un Dieu qui ferait face à toutes les exigences, voire même à tous les caprices de l'humanité et de ses créatures. Dieu est au cœur de Lui-même, une communauté de trois Personnes, et cette communauté de trois Personnes veut que nous soyons nous-mêmes personnes en face d'elle-même et au cœur d'elle-même. Parce que nous avons été créés à son image, nous sommes capables nous-mêmes d'être des personnes et d'entrer dans le bonheur de la vie relationnelle et personnelle avec Dieu. Cela entraîne une conséquence immédiate à laquelle on ne pense pas souvent : les premiers à nous avoir appris ce qu'est le mystère de Dieu, sont nos parents, même s'ils ne nous faisaient pas le catéchisme quand nous étions au berceau. En réalité par la simple relation personnelle par laquelle, progressivement, ils nous ont fait devenir ce que nous sommes, ils nous ont permis de devenir des personnes capables de prendre en compte notre propre liberté et notre personnalité. Cette présence, cette confiance qu'ils nous ont données, ont constitué pour nous la première image de la Trinité, le premier éveil de notre vie personnelle et de notre capacité d'entrer en relation personnelle avec Dieu. Telle est la grandeur de la vie familiale, puisque inséparable, grandeur même de notre vie chrétienne. Nous sommes chrétiens et nous avons cette audace folle d'être chrétiens parce que nous croyons que l'Église, est, au sens le plus strict du terme, la famille de Dieu dans laquelle la seule exigence qui nous soit donnée consiste à devenir fils, c'est-à-dire personne, quelqu'un, capable d'entrer en relation avec Dieu, notre Père par Jésus Christ qui est le Fils par excellence et dans l'Esprit d'amour qui établit ce lien de confiance, de paix et de vérité qui nous donne d'être des fils en vérité.
En célébrant cette eucharistie aujourd'hui, en la célébrant de cœur avec vos enfants qui vont revenir tout à l'heure dans notre assemblée, avec tous les jeunes et les enfants qui sont là et plus spécialement ceux qui vont recevoir pour la première fois le corps et le sang du Christ, et ceux qui hier, ont fait leur profession de foi et sont parmi nous ce matin, puissions-nous dire à Dieu que nous sommes heureux d'être de sa famille, d'être quelqu'un en face de Lui parce qu'Il a Lui-même voulu nous donner la liberté des fils de Dieu.
AMEN