DIEU EST LE SEUL PROBLÈME SOCIAL

Pr 8, 22-31 ; Rm 5, 1-5 ; Jn 16, 12-15
Fête de la Sainte Trinité – Année C (29 mai 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Chanteuges : La Trinité

"Tout, ce qu'a le Père est à moi. Voilà pourquoi je vous ai dit c'est de mon bien que prendra l'Esprit pour vous en faire part". Si nous profitions de ce qu'une bonne partie de l'université est en grève et les étudiants en colère, si nous profitions de ce que l'assemblée nationale, du fond de son bunker, est en train de nationaliser ce qui reste d'âme à l'université, si nous profitions de ce que notre pauvre société française est en train de sombrer doucement dans l'asthénie politique et dans la crise économique, si nous profitions surtout de cette liberté que nous avons de contempler le mystère de Dieu dans notre foi, pour réfléchir ensemble à notre société, à notre vie sociale ? Rassurez-vous, je ne vais pas vous proposer une nouvelle réforme, cela ne convient pas dans un sermon. Et de plus, le mot réforme signifie changement de forme. Or on n'a jamais changé des gens en changeant simplement leurs vêtements ! Je voudrais au contraire, que nous essayions de retrouver cette racine profonde de notre vie sociale, cet enracinement de notre existence en société. Pourquoi vivons-nous en société ? Et qu'est-ce que cela veut dire? En effet, si nous voulons nous poser de telles questions, nous chrétiens, nous n'allons pas nous contenter simplement d'une analyse sociologique mais rechercher aux racines mêmes de notre existence : le plus grand problème social c'est Dieu lui-même.

Nous fêtons aujourd'hui le mystère qui, au premier abord ne nous paraît pas entraîner de conséquences extraordinaires sur l'histoire de notre monde ou de notre société. Du Dieu Trinité, nous savons, par quelques réminiscences de catéchisme, qu'il est une seule nature en trois Personnes, et nous considérons que cette espèce de mathématique sacrée ou d'algèbre spirituelle, à laquelle d'ailleurs nous ne comprenons pas grand-chose, est un thème de réflexion qui fait partie du patrimoine culturel et théologique de l'humanité occidentale et de l'Église. Mais la plupart du temps, nous ne nous soucions pas beaucoup de savoir ce que cela veut dire. Or, parler de nature en Dieu, parler de personnes en Dieu, c'est s'exprimer de façon tout à fait inouïe, et le plus inouï consiste à parler des deux choses à la fois. Il ne s'agit pas de savoir comment trois font un ou un fait trois. Il s'agit de savoir ce que nous confessons dans la foi lorsque nous disons que Dieu est une seule nature. Il y a une nature divine. Et en même temps, nous disons que Dieu est personne. Dieu est personnel non seulement comme un individu personnel, mais comme une société ou plus exactement, comme une communion de trois personnes. Pour nous aujourd'hui, au vingtième siècle, qu'est-ce que cela détermine dans notre comportement et notre attitude de chrétiens ?

Dire que Dieu a une nature, nous ne sommes pas les premiers à l'avoir découvert en tout cas nous ne sommes pas les seuls à l'affirmer. Il y a beaucoup de religions qui parlent de la nature divine peut-être n'emploient-elles pas exactement, le même mot, mais c'est la même chose qui est visée. Les musulmans, par exemple, considèrent que Dieu a une nature, une nature divine : la nature de Dieu est, quelque chose de très important qu'il ne faut pas minimiser d'aucune manière, mais cette affirmation explique simplement qu'il y a un Dieu, qu'Il a une nature constituée de telle ou telle manière, et que par conséquent nos relations avec Lui sont déterminées par un ordre. Parce que la nature divine est la plus grande, la plus élevée, la plus puissante de toutes, parce que c'est elle qui a tout créé, elle est, fondement d'un ordre du monde, le monde ne vit pas n'importe comment, on ne peut pas faire n'importe quoi, et tout le sens de l'existence consiste précisément à se conformer à ce vouloir de la nature divine sur nous.

C'est ainsi que dans beaucoup de religions, cette notion de nature divine a surtout eu comme répercussion de donner une vision, d'ensemble du monde, chaque chose est constituée selon sa nature. Vous vous souvenez du premier livre de la Genèse : "Et Dieu créa les plantes, chacune selon son espèce, selon sa nature, les animaux, chacun selon son espèce, selon sa nature". Les chiens ne font pas des chats. Cette vue naturelle du monde, cette vue naturelle de Dieu sont infiniment précieuses et grandes et la foi chrétienne ne les a jamais reniées, car la notion de nature fonde d'une certaine manière le fait que nous communiquons les uns avec les autres. C'est parce que nous partageons tous la même nature humaine que nous communiquons bien mieux, normalement entre nous qu'avec les chiens ou les chats, généralement la discussion est plus profonde et l'épanouissement du cœur plus satisfaisant. C'est parce qu'il existe entre nous cette communauté de nature que nous pouvons former des cités, or, pour former des cités, on n'a pas attendu la révélation judéo-chrétienne, car les cités existaient bien avant Abraham. Et comme la nature de chaque chose portait en elle quelque reflet de la nature de Dieu ou des dieux, il résultait que religion et politique étaient intimement mélangées, Quand on vivait comme citoyen à Athènes, il était impossible de dissocier le fait de rendre ses devoirs de citoyen à la cité et celui de rendre un culte aux dieux. Ces liens de nature, c'est le moins qu'on puisse dire, nous sont tout à fait naturels. Peut-être ne sommes-nous pas toujours d'accord entre nous, peut-être ne pensons-nous pas absolument, la même chose mais il existe une sorte de communauté fondamentale entre tous les individus qui permet que, quelles que soient les différences, voyant un homme venir au-devant de nous, nous devons supposer une certaine communauté, un réel héritage d'humanité commun entre lui et nous : ainsi le premier réflexe, ce n'est pas, contrairement à ce qu'on dit certains penseurs, d'être un loup pour l'autre, mais un homme pour l'homme. Voilà pour la nature.

Mais le plus étrange elle plus extraordinaire est que la révélation du cœur de Dieu ne s'arrête pas là. Si nous croyons simplement cela nous sommes peut-être de braves gens, mais nous ne sommes sûrement pas des chrétiens. Si comme on l'entend de temps en temps, "je crois qu'il y a quelque chose là-haut", cela ne suffit, pas pour fonder en vérité notre foi chrétienne. Car nous croyons, comme le Christ nous l'a affirmé dans l'évangile que nous venons de lire : "Tout ce qu'a le Père est à moi", nous croyons qu'en Dieu, cette unique nature de Dieu est "enracinée" dans trois personnes : Le Père, le Fils et l'Esprit Saint. Il s'agit là d'un mystère et je ne prétends pas en rendre compte dans un sermon, mais on peut au moins essayer d'en retenir que Dieu n'est pas réductible à une nature repliée sur elle-même à l'image d'une sphère mais que le cœur même de Dieu est une communion, un échange, un don mutuel, une réception mutuelle des personnes divines entre elles, Le Père est une personne et tout son être, est d'être Père, c'est-à-dire de donner tout ce qu'Il est, et il est Père, précisément en donnant tout ce qu'Il est. S'Il ne se donnait pas tout entier à son Fils Il ne serait pas Père. Le mystère de la Paternité divine, c'est de ne pas être simplement enfermé sur soi-même, mais de donner et d'ouvrir dans sa propre existence divine, la possibilité d'un don. Le Christ, le Fils du Dieu vivant, est pure réception de cet amour que le Père lui donne. Etre Fils, c'est recevoir totalement la vie de quelqu'un d'autre, comme nous le voyons dans notre propre expérience humaine, être enfant de quelqu'un, c'est avoir tout reçu de lui, à commencer par ce don irremplaçable et précieux qu'est notre existence. Infiniment plus profondément, et d'une manière que nous ne pourrons pas concevoir, dans le cœur même de Dieu, le Fils est Celui qui a reçu depuis toujours tout ce qu'Il est. Tout ce qu'Il est, ce n'est pas lui qui se l'est donné, Il est pur don du Père. Il était dans le sein du Père. Saint Jean se réfère ainsi à l'image du petit enfant qui est dans le sein de sa mère et qui a reçu la vie de ses parents. Enfin, l'Esprit, Lui aussi, est purement et communion dans ce don et dans cette réception. Autrement dit, la nature même de Dieu est comme enracinée, on pourrait même dire, comme éclatée de l'inté­rieur par l'échange et la communion interpersonnelles. Le Père ne garde rien de ce qu'Il est pour Lui, Il le donne à son Fils et Il le donne à l'Esprit : "Tout ce qui est a mon Père est à moi et tout ce qui est à moi est à mon Père". C'est cet abîme de communion, d'échange et d'amour que nous célébrons aujourd'hui.

Or, c'est là peut-être que nous, chrétiens aujourd'hui, nous sommes terriblement oublieux du mystère qui nous a été révélé et qui nous habite. Car, à partir du moment où le Christ est venu nous révéler la vie personnelle de Dieu en nous disant que le cœur de Dieu est communion et amour, au moment même où Il nous révélait cela, Il est venu nous dire que nous étions appelés à participer à cette vie, personnellement, que nous devions un jour entrer dans ce dialogue du Père, du Fils et de l'Esprit. A partir de ce moment-là, nous avons été marqués, les uns et les autres, de la personnalité de Dieu. Nous avons reçu dans notre propre cœur l'invitation de ce Dieu qui s'est révélé non seulement comme nature, mais aussi comme Trinité de personnes, c'est-à-dire comme échange et comme communion. Cela veut dire désormais que nos rapports entre nous ne sont plus simplement des rapports naturels par lesquels nous serions juxtaposés les uns à côté des autres dans cette bienveillance mutuelle, qui consiste à ne pas se marcher sur les pieds, mais que désormais, nos rapports sont non seulement des rapports selon la nature, mais des rapports de personne à personne, tout ce que nous sommes, toute cette richesse humaine de nos talents, de ce que nous avons acquis et que nous nous transmettons par les différents rouages qui constituent la vie d'une société, tout cela est porté par de véritables rapports personnels, chaque individu qui se présente à moi désormais, est non seulement reconnu dans sa nature humaine, mais Dieu nous fait connaître que tout homme est capable désormais de porter en lui la personnalité de Dieu, qu'il est capable d'être marqué au plus intime de lui-même par cette personnalité de Dieu, en un mot qu'il est lui-même face à moi une personne. Nos rapports humains, désormais, sont marqués par l'image et la ressemblance de Dieu, d'une manière qu'on ne pouvait même pas soupçonner au premier jour de la création. Nos rapports se situent non plus seulement dans la communauté de la nature, par le fait que nous partageons tous un même héritage humain, un même héritage à la fois chromosomique, culturel, spirituel ou institutionnel, mais nos rapports se situent, au cœur même de ce partage d'ordre naturel, comme une communion de personne à personne, nous reconnaissant les uns les autres comme aimés de Dieu, comme personnes capables d'entrer dans le dialogue avec Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit.

Ainsi chacun d'entre nous, est véritablement une personne, c'est-à-dire que nous ne maîtriserons jamais cette relation qui existe entre moi et celui qui est en face de moi, car désormais cette relation est livrée à l'absolu de Dieu, le Père, le Fils et l'Esprit Saint. Si notre société occidentale a eu un tel succès à travers le monde, il ne faudrait pas attribuer cette réussite à l'invention du tracteur et de la locomotive à vapeur : après tout, ce sont peut-être des initiatives, des idées qui honorent notre civilisation, mais n'importe qui aurait pu le faire peut-être est-ce simplement parce que nous avons eu un don d'observation plus affiné et un sens plus aigu de l'application pratique. Mais si la civilisation occidentale est devenue dans le monde une réalité qui à travers bien des vicissitudes est plus ou moins reconnue, c'est parce qu'à l'ordre naturel des relations humaines s'est, non pas substitué mais incarné, un rapport de personne à personne. Les deux types de relations désormais vont de pair parce qu'il est très difficile de vivre de véritables relations personnelles, nous vivons actuellement, dans un état de manque et de besoin : chaque fois que nous voyons quelqu'un nous voudrions pouvoir établir une véritable relation personnelle avec lui et à cause des limites de notre nature nous ne le pouvons pas. Un des rares cas dans lequel on y arrive, et il faut voir encore comment, car ce n'est pas toujours une réussite, je dis bien possibilité, de faire qu'au cœur même du rapport naturel de l'homme et de la femme, s'inscrive un rapport personnel qui respecte à la fois les différences et qui permette en même temps qu'en face de son conjoint, chacun puisse se situer comme personne, c'est-à-dire infiniment digne de respect et d'amour à la mesure même de l'Amour que Dieu a pour chaque membre du couple.

Mais, à une plus grande échelle de la vie sociale, il n'est pas étonnant qu'aujourd'hui nous vivions dans une société qui, s'éloignant de la foi trinitaire et revenant à son paganisme originel, en revient à ces grandes structures de l'ordre du monde qui nous écrase, qui nous prend, et vis-à-vis duquel nous ne savons plus quoi faire ni comment nous situer. Quand on fait des manifestations dans la rue aujourd'hui on veut désespérément opposer force à force masse à masse, mais c'est la négation même de la relation personnelle, c'est l'aveu de l'échec total dans notre société d'une possibilité réelle de relation de personne à personne. Or, nous chrétiens, qu'allons-nous faire au milieu de cet échec? Evidemment, il ne s'agit pas pour nous de vouloir transformer la société selon je ne sais quel programme politique que nous ne pourrons jamais atteindre car il y a hélas une donnée que nous sommes placés mieux que quiconque pour connaître et qui s'appelle le péché. Nous savons que cette véritable relation de personne à personne ne pourra être réalisée que dans le Royaume de Dieu, mais ce que nous pouvons faire, ce que nous devons faire c'est partout où nous pouvons avoir une quelconque relation personnelle avec quelqu'un, de reconnaître chaque fois l'enjeu et l'importance de cette relation personnelle. Celui qui est en face de moi n'est pas simplement quelqu'un qui partage avec moi une communauté de nature, même si c'est très grand et très précieux. Il ne faut jamais vouloir brûler cette étape, mais il faut savoir toujours, que le but même de notre relation c'est une véritable rencontre personnelle dans le respect de nos différences et dans la reconnaissance au cœur même de l'autre de cette marque de la personnalité de Dieu qui fait que chacun de nous, nous sommes ses fils.

Puissions-nous aujourd'hui, dans cette société dont nous voyons les tourments, les efforts et les gémissements, punissons-nous être humblement et sans éclat, les témoins de cette communion qui doit s'inscrire dans toute relation sociale : une relation véritable de personne à personne, parce que Dieu est Père, Fils et Saint-Esprit.

 

AMEN