DEVENIR DIEU PAR LE BAPTÊME

Ex 34, 4b-6 + 8-9 ; 2 Co 13, 11-13 ; Jn 3, 16-18
Fête de la Sainte Trinité – Année A (14 juin 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Sainte Trinité

"Le Père a tant aimé le monde qu'Il lui a donné son Fils". Cette page d'évangile ouvre devant nos yeux le plan d'amour de Dieu sur le monde, sur l'humanité tout entière, sur chacun de nous : Dieu nous a aimés à l'extrême, à la folie, au point de nous donner, de nous livrer son propre Fils. Et nous savons que ce Fils nous a Lui-même livré son être, sa vie jusqu'à la dernière goutte de son sang, jusqu'au dernier souffle de sa respiration. Et ce souffle vital, c'est précisément l'Esprit Saint, la troisième personne de la Sainte Trinité. C'est en nous livrant son Esprit par sa mort, que le Fils sauve le monde. Tel est le plan de Dieu sur l'univers : nous sauver en se donnant à nous, en nous donnant par amour son Fils de telle sorte que ce Fils répande en nous son Esprit.

Le mystère de la Sainte Trinité que nous célébrons aujourd'hui, le mystère de cette communion intime de Père, du Fils et de l'Esprit n'est donc pas un mystère lointain, abstrait, étranger à notre vie. Bien au contraire, c'est cela même que Dieu veut réaliser en chacun d'entre nous, nous rendre participants de cette vie intense d'amour qui est la communion du Père, du Fils et de l'Esprit. Tout à l'heure, nous allons une fois encore au cœur de cette communauté, baptiser un enfant. Tout baptême consiste précisément à plonger un être humain dans le mystère de l'amour de Dieu, Père Fils et Esprit-Saint. Et c'est au nom du Père, au nom du Fils au nom de l'Esprit que cet enfant sera baptisé, comme chacun d'entre nous nous l'avons été au commencement de notre vie chrétienne. C'est dire que le mystère de la Trinité est au cœur même de notre vie. Etre chrétiens, c'est entrer par tout nous-mêmes, dans le mystère de la communion du Père du Fils et de l'Esprit.

De façon plus précise, par le baptême, un être humain est plongé, c'est le sens littéral du mot baptême, dans l'Esprit Saint. Par le baptême, l'Esprit Saint, Dieu en personne, vient faire sa demeure en nous, habiter au plus profond de notre être pour en quelque sorte, imprégner tout notre être de sa présence. Par le baptême, Dieu entre dans notre être pour mêler aussi intimement qu'il est possible, sa présence à notre propre vie. Il ne s'agit pas là d'un évènement momentané, seulement limité à la durée d'une célébration. Car cette présence de l'Esprit Saint au cœur de nous-mêmes, dure, s'étend à tous les jours, à tous les instants, à tous les actes de notre vie. Dieu est avec nous, de telle sorte que quand nous pensons, Dieu est au cœur de notre pensée, quand nous agissons, Dieu agit avec nos mains, Dieu vit en nous, quand nous parlons, Dieu est sur nos lèvres, quand nous aimons, c'est Dieu qui aime dans notre cœur. Si nous laissons l'Esprit vivre en nous, petit à petit nous envahir, petit à petit, tout ce que nous sommes, tout ce que nous faisons devient d'une manière indiscernable oeuvre de Dieu autant que notre propre oeuvre. Et ainsi, selon l'expression que les Pères de l'Église affectionnaient tant, nous sommes peu à peu divinisés. C'est-à-dire que d'une manière invisible et humble, mais réelle, dans les moindres recoins de notre être, c'est une manière divine de vivre et d'aimer qui s'empare de nous et imperceptiblement, transforme tout ce que nous faisons et tout ce que nous sommes.

Telle est l'intimité extraordinaire qui s'établit entre nous et la troisième personne de la Trinité. Mais, si nous recevons l'Esprit Saint au baptême pour qu'Il vive en nous et rende divine notre vie, c'est également parce que l'Esprit Saint qui est l'Esprit même de Jésus comme le dit saint Paul, nous transforme à l'image et à la ressemblance de Jésus-Christ, l'Esprit façonne en nous la ressemblance du Christ. Dans chacun des actes que nous posons, il y a une référence vitale et profonde aux actes que le Christ a posés pendant qu'Il a vécu sur la terre parmi les hommes. Non seulement le Christ est notre modèle, mais en quelque sorte, nous devenons d'autres "Christ". Par l'action de l'Esprit Saint, les traits de notre visage prennent la ressemblance des traits du visage du Christ et nous pouvons dire avec saint Paul : "Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi". Etre baptisé, être chrétien, ce n'est pas seulement croire au Christ ou être un disciple du Christ, c'est devenir le Christ, un membre du Christ, partie prenante du Christ Lui-même. L'Église, rassemblement des chrétiens habités et transformés par l'Esprit, c'est le corps même du Christ. Par le baptême agissant en nous tous les jours de notre vie, nous devenons réellement corps du Christ et membres les uns des autres, Christ les uns pour les autres. Cela va très loin, car il faut que ceux avec qui nous vivons, ceux dont nous partageons l'existence, puissent voir en nous et découvrir le visage du Christ, et sa présence vivifiante. Nous sommes des "porte-Christ". Etre baptisé, c'est être Jésus-Christ les uns pour les autres, par l'œuvre de l'Esprit Saint qui nous est donné.

Et si nous devenons d'autres Christ, alors, comme Jésus, avec la même vérité, la même profondeur que Lui, nous sommes Fils du Père. Non pas seulement des créatures que Dieu a façonnées avec cette attention et cette tendresse en quelque sorte paternelle, non pas seulement des enfants de Dieu, en un sens général où l'on pourrait le dire de tous les êtres de l'univers, mais fils de Dieu au sens le plus fort, au sens où Jésus est le Fils unique de Dieu, au sens où nous faisant membres de son propre corps, nous rendant semblables à Lui, faisant de nous non seulement ses frères, mais Lui-même, Il nous rend fils de Dieu avec la même plénitude qu'Il est Lui-même le Fils unique du Père. C'est dire que par le baptême, si nous laissons l'Esprit agir en nous, et nous configurer au Christ, nous sommes entraînés avec le Christ, par l'Esprit, jusqu'au cœur même de Dieu. Nous entrons dans l'intimité la plus profonde de la vie de Dieu. Le Père nous aime comme ses enfants uniques, Il nous aime comme il aime le Christ. Dieu nous fait participer à la plénitude d'amour qui est sa vie éternelle, et nous entrons par tout nous-même dans ce mystère de la communion du Père, du Fils et de l'Esprit, qui est le mystère de la Trinité.

Vous le voyez, frères, ceci est immense, infini. Nous pouvons à peine l'entrevoir et le balbutier, et pourtant, c'est le plus important de tout ce que nous avons à vivre. Et ceci ne nous retire pas des évènements quotidiens de la vie et ne nous établit pas dans un rêve désincarné. Car c'est dans chacun des actes concrets que nous posons, c'est dans chacune des relations que nous établissons et cultivons avec chacun de nos proches, comme avec tous ceux que nous rencontrons par hasard, c'est dans chacun des moments de notre existence que nous sommes animés au plus profond de nous-mêmes, par cet Amour même de Dieu. Agir à tout instant par la force, la puissance, le dynamisme vital de l'Esprit, de l'Amour même du Père comme des enfants bien aimés. Etre rempli de cette Présence de Dieu qui agit en nous, par nous. Chaque fois que nous rencontrons l'un de nos frères, c'est par nous Dieu qu'il rencontre, Dieu qui s'adresse à Lui et qui lui dit : "Je t'aime". Si nous savons être transparents à cette présence de Dieu en nous, si nous savons prêter notre cœur, nos lèvres, nos mains à l'Esprit Saint de Dieu agissant en nous, alors nos frères nous voyant, verront Dieu, et peut-être cela sera-t-il le bouleversement le plus profond de leur vie, la révélation de ce dont ils ont le plus besoin au monde: se savoir aimés, être aimés de cet amour infini, fondateur, créateur, de cet amour sur lequel on peut appuyer toute sa vie, cet amour qui nous permet de vivre debout, comme des êtres pleinement reconnus, pleinement épanouis. Car cela seul peut nous permettre d'être vraiment nous-mêmes que de nous savoir fils du Père, membres du Christ et demeures de l'Esprit.

Alors, frères et sœurs, en participant au baptême de ce petit enfant, revivons notre propre vocation. Et ne pensons pas que les dogmes de l'Église, comme ce dogme de la Trinité, soient des réalités purement intellectuelles et lointaines. Vivons cela au creux de chaque instant de notre vie. Soyons remplis de cette certitude : Dieu nous aime, Dieu met en nous son amour, Dieu fait de nous ses enfants et nous sommes véritablement sauvés, non pas simplement parce que nos péchés soient effacés mais parce que transformés par la présence en nous de Dieu, humblement, mais réellement, nous devenons Dieu.

 

AMEN