L'AUDACE DE DIEU

Pr 8, 22-31 ; Rm 5, 1-5 ; Jn 16, 12-15
Fête de la Sainte Trinité – Année C (1er juin 1980)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

C'est une banalité de dire que notre monde contemporain n'est pas spécialement religieux. Il y a bien, de temps en temps, des manifestations d'un courant religieux, il y a même une sorte de regain de la foule pour certains évènements religieux. Mais il ne faudrait pas en tirer trop vite la conclusion que l'homme moderne soit foncièrement religieux, car cet intérêt très vif pour certains évènements marquants de l'actualité religieuse peuvent signifier aussi bien que la réalité du fait religieux, quel qu'il soit, a été domestiquée, banalisée par les média et qu'il est réduit à l'anecdotique, tout juste bon à satisfaire la curiosité quotidienne : cette envie de voir chaque jour quelque chose de nouveau.

Notre monde, notre monde moderne n'est pas spécialement religieux, non seulement parce qu'il s'est bâti un art de vivre et une philosophie qui souvent ont des positions privées de toute préoccupation religieuse, mais aussi parce que certaines préoccupations sont devenues envahissantes : un certain sens du monde et du travail qui pousse l'homme à se considérer comme le maître de ce monde n'ayant à faire qu'à lui, prenant en main sa propre destinée de façon à exclure toute intervention venant d'ailleurs dans l'histoire du monde et de l'humanité. L'homme est devenu familier du fait qu'il est seul à gérer le devenir de l'humanité. Il n'y a rien au-delà de ce monde puisque ça ne se voit pas et nous sommes condamnés à ce face à face par lequel l'homme doit transformer et rendre ce monde plus habitable et plus humain. A l'opposé on ne peut pas dire que notre société actuelle soit d'un athéisme militant et combatif.

A part les délires infra-humains des sociétés totalitaires qui mettent une bonne part de leurs énergies à nier les évidences, qu'elles concernent l'au-delà de ce monde ou qu'elles aient trait à ce monde, il n'y a pas, dans nos sociétés modernes beaucoup d'hommes qui pensent vraiment que le but de la vie consiste en un athéisme militant et radical pour détruire le phénomène religieux, quel qu'il soit, pas davantage un anticléricalisme forcené qui ne voudrait plus reconnaître l'existence de l'Église. Non, notre monde moderne n'est marqué ni par un combat entre la foi et la vie religieuse, ni par le souci d'affirmer la réalité du fait religieux. Notre monde est un monde agnostique. C'est une attitude qui tient du doute, d'une sorte de point d'interrogation posé que les questions essentielles de la vie, avec le désir de ne pas y répondre et de garder la plus grande prudence.

L'agnosticisme moderne, c'est une manière de ne jamais répondre, de ne plus croire qu'il puisse y avoir une certitude quelconque concernant l'au-delà de ce monde. On ne nie pas Dieu, on ne l'approuve pas, car rien ne fait pencher la balance au niveau de réflexion sur lequel on se place. On pourrait dire que c'est pensée moderne, c'est Dieu ? peut-être... Voilà ce qui constitue peut-être la difficulté la plus fondamentale de notre vie chrétienne. Car, plus que jamais, nous sommes appelés par ce monde à lui manifester ce qui fait le cœur de notre foi.

Précisément, c'est une foi, c'est-à-dire un rapport personnel et absolu avec un autre monde. La première affirmation de notre foi, c'est de dire que ce monde visible ne se suffit pas à lui-même, ne se comprend pas par lui-même, et qu'il a besoin, pour être porté à son accomplissement d'être tendu, orienté et enraciné dans cette présence mystérieuse et transcendante, la présence de Dieu.

Car devant le scepticisme et les points d'interrogation nous devons avoir le courage de dire que Dieu s'est révélé, qu'Il s'est manifesté. Dieu n'est pas un inconnu mais quelqu'un qui a pris sur lui de se faire connaître. Et peut-être, comme le dit saint Paul, sommes-nous bien orgueilleux de nous glorifier en Dieu d'avoir accès par notre foi à une connaissance qui dépasse nos moyens humains ! Pourtant, nous ne pouvons pas être chrétiens à moindres frais, être croyants sans cette audace qui s'enracine non pas dans une audace humaine, mais dans l'audace de Dieu. Quand nous fêtons le mystère de la Sainte Trinité et confessons que nous sommes croyants au Dieu unique Père, Fils et Saint-Esprit, nous confessons à la fois l'audace de Dieu et l'audace des croyants que nous sommes.

L'audace de Dieu, c'est l'audace de la miséricorde, Dieu a créé le monde et l'homme n'a pas répondu à son dessein d'amour, mais l'audace de Dieu ne s'est pas découragée devant l'homme pécheur. Nous avons péché, mais Dieu n'a pas désespéré de nous, et s'il nous arrive d'être lassés de nous, de notre faiblesse et de notre peur, Dieu, Lui, ne se lasse pas de nous. Ainsi nous a-t-il envoyé son Fils, pour que resplendisse sur un visage humain la plénitude de l'amour de Dieu. Voilà celui que nous célébrons aujourd'hui : un Dieu qui n'est pas un despote indifférent retranché dans le mystère de son inaccessibilité, mais un Dieu qui est tendresse et pardon et qui a voulu se manifester dans des traits d'homme capable d'endurer tout pourvu que l'homme se laisse bouleverser par ce sourire de Dieu dans le regard de Jésus.

Et c'est par cette audace de Dieu que nous recevons à notre tour l'audace des croyants. Car nous ne pouvons pas être croyants aujourd'hui, sans avoir beaucoup d'audace, cette audace est d'abord le courage de ne pas se laisser emporter par l'air du temps et par l'ambiance qui nous étouffe peu à peu. Notre audace c'est d'abord d'être nous-mêmes, tels que Dieu nous appelle à être. Pour cela il faut accepter que nous ne soyons pas à nous-mêmes notre propre mesure. Mais plus encore, cette audace c'est dans un monde dont nous pressentons fort bien qu'il ne sait plus ni d'où il vient ni où il va, que nous ayons le courage de nous laisser saisir par l'Esprit de Dieu, parce que c'est l'Esprit de Dieu qui nous fera découvrir la présence du Christ au milieu de nous et qui nous fera découvrir l'Amour du Père.

Oui, nous avons l'audace de dire : "Notre Père", nous avons l'audace de dire que Dieu s'est fait homme et que Dieu c'est un cadavre suspendu au gibet de la croix en mourant pour nous sauver et donner au monde sa vie. Et nous avons l'audace de croire que ce qui fait notre vie aujourd'hui, c'est la présence même de l'Esprit de Dieu en nous. Si cela était purement humain, ce ne pourrait être que fantaisie ou délire, mais notre foi repose sur cette audace inouïe de Dieu qui a voulu nous saisir et s'emparer de nous, pour nous conduire là où nous ne pouvions pas aller par nous-mêmes, dans le cœur même de Dieu.

 

AMEN