CORPS PRÉSENT

Ex 24, 3-8 ; He 9, 11-15 ; Mc 14, 12-16 + 22-26
Dimanche du Corps et du Sang du Christ – année B (2 juin 2024)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Où veux tu que nous allions pour aller préparer la Pâque ?

Frères et sœurs, je pense que nous, les chrétiens, sommes tellement habitués à un rituel bien ficelé, bien prévu, codifié dans ses moindres détails, comme c'est le cas d'ailleurs dans la plupart des religions, que nous perdons de vue, et c'est grave, le sens que Jésus a voulu donner à cet événement. En fait, chaque fois que nous nous rassemblons pour l'eucharistie, nous nous rassemblons pour un repas.

Vous allez me dire que c'est vraiment le repas le plus sommaire et le plus simple. Le pain, c'estun tout petit morceau de pain, et encore du pain sans levain, qui paraît donc comme une petite galette de rien. Le vin, c'est le signe de la joie de partager. On a réussi dans la théologie à dire que la communion au sang du Christ était facultative. C'est quand même un peu étonnant alors qu’Il a dit non seulement « prenez et mangez en tous », mais aussi « prenez et buvez en tous ». Evidemment, le COVID a achevéla dimension du sang du Christ, puisque on considère que le COVID est toujours susceptible de ressurgir à n'importe quel moment. On n’a pratiquement plus pu faire la communion sous les deux espèces. Mais ce n'est pas d'aujourd'hui, c'est à partir du 7e et 8e siècle où on a considéré que pour les fidèles, il n'était plus nécessaire de communier au sang du Christ au vin consacré. Or, qu'est ce qui se passe dans une eucharistie ? Qu'est ce que Jésus a voulu ? Et ça, c'est quand même un peu incroyable que nous l'ayons oublié. Jésus a voulu que le signe par excellence de Sa présence ne soit pas des photos souvenirs, ne soit pas des montages picturaux, même si on en met dans les églises et qu'on a bien raison parce que de temps en temps, ça nous rappelle la réalité et que, malheureusement, il faut passer par les tableaux. Et le sens que Jésus a voulu comme le moment le plus fort et le plus décisif à la fois pour lui, avec ses disciples et puis pour nous, dans l'Église depuis 20 siècles, le point de référence absolu, c'est le repas partagé.

Vous allez me dire que c'est peut être un peu ringard.Et pourtant, c'est essentiel. Aujourd'hui, nous sommes en train de vivre dans une culture, une civilisation qui devient de plus en plus immatérielle. Aujourd'hui, ce qui nous réunit la plupart du temps, c'est le spectacle. Vous remarquerez que dans le spectacle, on est ensemble, mais que normalement on ne mange pas ensemble. C'est très mal vu de transformer le Grand Théâtre de Provence en salle à manger. Maintenant l'invasion de la reproduction sonore ou visuelle par les pixels et les ondes de vibrations sonores règne.

Autrement dit, spontanément aujourd'hui, quand on veut parler d'un moment où les gens sont ensemble, il y a un grand sacrement, c'est le sacrement du 20 h. C'est à dire un moment où on donne l'illusion à toute une population qu'elle est en communion étroite et profonde avec un ressenti du tonnerre. On est là, rassemblés. C'est la communion des pixels. Prenez et prenez en plein la figure, ceci est du pixel garanti. En fait, nous sommes en train d‘oublier d'une façon radicale, incroyable, le fait que quand Jésus a voulu faire que son peuple se rassemble, ses disciples, Il a choisi le moment où on était ensemble pour manger. Et jusqu'à nouvel ordre, grâce à Dieu, les pixels ne nourrissent pas. On prétend que parfois ils nourrissent l'esprit. On peut dire aussi qu'ils l’abêtissent. Mais toujours est-il que actuellement nous sommes dans une atmosphère, (c'est le cas de le dire) où on veut faire croire à la communion ou à la relation avec le petit écran, bien nommé écran. Car l'écran, c'est ce qui fait écran. On veut nous faire croire que, en faisant écran avec des pixels, on va réaliser la communion. C'est comme ça que j'ai appris avec stupeur que pendant le COVID, des gens très cathos, très pieux, et cetera, pleins de bonne volonté, qui mettaient la messe télévisuelle, et qui préparaient une petite tranche de pain et qui au moment où était diffusée la communion du prêtre, mangeaient un morceau de pain en se disant « ça y est, j'ai eu la messe, J'ai communié ».

Je ne sais pas si on imagine, mais notre société actuelle, est capable de perdre ce qui constitue l'originalité absolue à laquelle Dieu lui-même s'est plié. Jésus a voulu, au cours d'un repas, instituer le geste qui allait être absolument décisif pour l'avenir de sa communauté, et la Communauté ne s'y est pas trompée, même si la Communauté s'est souvenue qu'il y avait aussi le lavement des pieds. Mais on n’a pas considéré que le lavement des pieds était le signe par excellence de la présence du Christ. Or là, que s'est-il passé ? Eh bien, dès le début, la communauté chrétienne s'est rassemblée tous les dimanches, jour qu'elle a d'ailleurs appelé « jour du Seigneur ». C'est ce qui fait que ça s'appelle dimanche. C'est le jour où on est rassemblés par la présence du Seigneur. Et cette présence du Seigneur n'est pas une présence par pixels ! C'est une présence spirituelle, ce qui est infiniment plus que des pixels. On peut tourner le problème dans tous les sens. Si la religion n'avait comme seul vecteur que les pixels, ça pourrait marcher pour certains illuminés et surtout des bons cameramen. Mais en réalité, ce serait la fausseté absolue, puisque c'est le non réel qui prétend vous présenter le réel.

Après, on s'étonne que effectivement, plus personne ne croit au fait que quand l'Église veut se rassembler, elle se rassemble, si je puis dire corps présent. Et c'est parce que nous sommes corps présent ici, que le Christ vient corps présent au milieu de nous. Ce n'est pas d'abord de savoir comment se passe la transsubstantiation, problème absolument passionnant et qui a fait gamberger des théologiens, qui les fait encore gamberger. C'est très intéressant mais le fond du problème est là : comment Dieu peut-il réaliser aujourd'hui Sa présence réelle ? (Le mot n’est finalement pas si mal choisi que ça). Il fait rayonner sa présence réelle. Il faudrait dire même sa présence corporelle dans l'Assemblée. Comme si Dieu avait dit : « voilà, la seule condition pour que je continue à être présent parmi vous, c'est que vous soyez tous corps présents ». Pas comme pour les enterrements où on dit « corps présent » et où ce n'est pas du tout la même chose, mais corps présent, c'est à dire « vraiment  là pour m'accueillir dans votre être » comme si pour Jésus, et c'est ça qui est extraordinaire, avait voulu vraiment que ses disciples soient là, présents, par le fait de manger ensemble.

On a essayé à certains moments d'effacer le réalisme eucharistique. On a essayé de dire « oui, c'est une présence spiritualisable».Mais non, on reçoit le pain qui est le corps du Christ. C'est pour ça qu'on dit Amen.En passant, parce que maintenant je m'aperçois que beaucoup de gens, quand ils viennent communier et que je leur dis le corps du Christ, ne répondent plus « amen », ce n'est pas de mauvaise volonté, mais ils doivent oublier que quand on dit « Amen », ça veut dire « oui, c'est vrai ». J'ai déjà prêché longuement là-dessus. Mais c'est vrai que actuellement, nous sommes en train de perdre le sens de la distinction entre le réel et le virtuel.

Or par l’eucharistie, l'Égliseest invitée à être là, réellement présente dans son corps, dans le corps de chacun de ses membres, pour être ensuite ensemble, saisie, unie, réunie par le corps du Christ. Et frères et sœurs, si nous oublions ça, le signe de la messe peut devenir quelque chose de symbolique, comme le lever ou aux couleurs dans une caserne française. C’est ça que Dieu veut. Il veut que ce soit la réalité physique des humains qui soit là pour accueillir la réalité physique du corps du Christ. « Ceci est mon corps ». Et, lorsque on assiste à l'eucharistie, on devrait interpréter la phrase « ceci est mon corps », non seulement en pensant au pain qui est dans la patène sur l'autel, mais « ceci est mon corps », le prêtre le dit « pour nous tous ». Nous sommes tous le corps du Christ, on n'est pas le corps du prêtre, on n'est pas le corps de l'évêque, on est le corps du Christ. Et nous sommes appelés par la réception de ce corps, réception physique et charnelle, à découvrir que Dieu, quoi qu'il arrive, ne veut pas être absent du cœur et de la vie des hommes, grâce au repas. C'est le geste le plus extraordinaire qui soit. On n'y pense plus, que signifie« manger » ça ne veut pas dire s’empiffrer ou choisir les meilleurs restaurants. Manger ça veut dire accepter la loi du temps qui fait que chaque jour je suis obligé de me nourrir pour aller au jour suivant. C'est ça que veut dire « notre pain de ce jour ». Ça veut dire le pain dont j'ai besoin aujourd'hui pour parvenir à ce lendemain, qui sera le nouvel aujourd'hui.

Et donc Jésus a choisi le signe le plus impératif pour montrer la réalité de l'homme. L'homme est quelqu'un qui mange, qui a besoin de manger pour pouvoir passer à l'étape suivante. Et c'est un peu ce qui fait ladistinction entre nous et les animaux : les animaux mangent parce qu'il faut manger présentement. Certains passent beaucoup de temps à manger, plus que nous d'ailleurs. Mais ils ont raison parce que de toute façon, il faut subsister de minute en minute. Mais nous, nous avons compris petit à petit que l’on peut arranger le fait de nous nourrir comme les projets. Comment a-t-on eu le sens de l'avenir ?C'est parce que quand on était à table, on savait qu’il n'était pas évident qu'on serait encore là à table le lendemain. Donc au lieu de penser le temps à partir des concepts philosophiques qui sont très très utiles et et peut être indispensables, il faut penser le temps à partir de ce cette fragilité du désir humain de survivre. Or c'est à ce moment,au moment où nous recevons ce pain, que nous recevons ce geste de la présence de Dieu qui se fait nourriture en vie éternelle. Autrement dit, l'eucharistie comme repas, comme pain partagé, est le lien exact entre ici bas, maintenant et le Royaume de Dieu. Et d'ailleurs, quand Jésus a voulu expliquer ce qu'était le Royaume de Dieu, Il n’a pas commencé à dire qu’il fallait organiser des danses et des spectacles. Il a dit : « Non, ce spectacle, c'est que tout le monde sera assis au banquet du Royaume ». Alors je vous laisse imaginer comment, à quelle place vous serez, et cetera. Ça, nous n'en savons rien, mais au moins c'est la réalité du Royaume de Dieu. Jésus n'a rien trouvé de mieux pour évoquer ce que c'est que d’être uni avec lui que d'être assis à la même table que lui. Et il a voulu tellement être à la même table que nous, qu'il s'est fait la nourriture que nous partageons. Autrement dit, frères et sœurs, le geste le plus beau de l'eucharistie, contrairement à ce qu'on a parfois enseigné, n'est pas la consécration. La consécration a pour but la communion, autrement dit, le but de l'Eucharistie est d'être ensemble pour partager ce pain qui nous réunit et qui nous lie les uns aux autres, non seulement ici bas au présent, mais déjà à Dieu, puisque c'est le corps du Christ qui est là.

Frères et sœurs, nous avons, je crois, besoin d'une sorte de recyclage eucharistique. D'abord l'eucharistie comme présence des uns aux autres. C'est vrai que nous sommes là, assis sagement, à écouter le frère Daniel, c'est très bien ; mais au fond, nous sommes là, assis, parce que nous acceptons la convocation du Christ qui nous dit : « Je veux être là au milieu de vous, comme j'ai été au milieu de mes disciples au dernier jour de mon existence sur la terre. » Et puis ensuite ? Parce que nous acceptons de méditer sur le fait que cette présence du Christ dans notre cœur et dans notre vie n'est pas simplement une présence abstraite, n'est pas simplement de l'imagination.C'est vraiment le fait que si nous communions en recevant son corps, c'est pour devenir Son corps.

Et c'est Saint Augustin, et Je terminerai par là sinon on y resterait des heures, c'est Saint Augustin qui disait cette chose magnifique. Il disait : « le Christ s'est transformé en notre condition humaine pour que nous, nous soyons transformés en son corps ». C'est à dire en Son corps ressuscité, Son corps qui nous dit la plénitude de Son amour. Et bien Arthur, aujourd'hui, si tu reçois le corps du Christ, tu vois le programme qui t'est proposé. C'est déjà très bien que ce soit une belle fête et je suis sûr que tu es entouré par ceux que tu aimes le plus, mais ce qui est essentiel, c’est que tu puisses découvrir que celui que tu reçois, c'est le Christ en personne, pour que tu sois avec lui tous les jours, tous les dimanches, et que tu sois un jour avec lui quand tu entreras dans le Royaume de Dieu.

Eh bien c'est ce que nous nous souhaitons tous les uns aux autres, pour que nous puissions effectivement réaliser ce qui est le vœu le plus cher de Dieu : Le Christ nous fait asseoir à sa table. Eh bien, il suffit d'y répondre. C'est lui même la sagesse qui a préparé le pain. C'est intéressant puisque l'eucharistie est un banquet dans lequel c'est Dieu qui a tout préparé. Mais ça veut dire qu'on doit y réponde avec toute la loyauté et le sens de la vérité de notre être, de notre corps, des liens que nous formons par l'eucharistie et par l'Église, et par le fait que ce soit le Christ qui est l'auteur de ce rassemblement de toute l'humanité.