L'ENTREE DANS LA GLOIRE NE PEUT PASSER QUE PAR LA MORT
Jr 18, 18-20 ; Mc 10, 32-45
(Mercredi 24 février 2016)
Homélie du frère Daniel Bourgeois
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rères et Sœurs, nous célébrons aujourd’hui la messe à la fois pour Pauline que j’ai évoquée tout à l’heure, au douzième anniversaire de son décès, et aussi pour Maurice au premier anniversaire de son décès. Ce sont deux membres de notre communauté paroissiale qui ont été très fréquemment à partager les bons moments et ceux plus difficiles. Pauline est morte très jeune, et Maurice est mort « rassasié de jours » comme dit la Bible, mais je trouve que l’évangile que nous venons d’entendre est particulièrement riche pour comprendre et nous remettre devant ce mystère de la mort, et précisément dans la perspective du carême.
En effet, de quoi s’agit-il dans cette scène ? D’abord, Jésus annonce sa propre mort. A la différence de chacun d’entre nous, Jésus savait qu’il mourrait d’une mort violente. Il annonce qu’il sera bafoué, malmené par les gens qui l’arrêteront et le feront mourir. Il savait qu’il était voué à cette mort honteuse et il l’annonce à ses disciples. Curieusement, les disciples réagissent d’une façon incroyable, deux d’entre eux en tout cas, Jacques et Jean, qui étaient si je puis dire parmi les happy few, les bien placés (il n’y a pas Pierre pour une fois). Ils réagissent en disant : « Est-ce qu’on peut avoir de bonnes places là-haut ? » Ce simple ajustement de la prophétie de Jésus et de la réaction des deux disciples est tout à fait suggestif pour nous.
Au fond, ce que les deux disciples ne veulent retenir de Jésus, ce n’est que ce qu’on appelle la Gloire. La gloire, c’est-à-dire l’accomplissement de notre vie dans le royaume de Dieu. Pour eux, c’est une évidence, c’est pour ça qu’ils ont suivi Jésus, et c’est pour ça qu’au fil des jours, ils écoutent son enseignement. Mais curieusement, lorsque Jésus annonce sa mort, c’est tellement insupportable que, comme l’on dit aujourd’hui dans le vocabulaire psychanalytique, ils refoulent. Ils ne veulent pas envisager que leur maître puisse mourir. C’est comme s’ils lui disaient « Bon, écoute, tu racontes ce que tu veux, mais nous, ce qu’on veut, c’est la Gloire, c’est la gloire avec toi. », ce qui est d’ailleurs plutôt un signe de fidélité. On ne veut pas la gloire pour elle-même, pour nous-mêmes, mais on veut la gloire avec toi. Ca leur attirera des petits ennuis après parce que tous les autres vont être jaloux comme des poux, mais les deux disciples ont à la fois capté quelque chose et en même temps occulté. Ils ne veulent pas voir en face la réalité que Jésus vient de leur dire, ils veulent voir tout de suite la réalité de l’achèvement de la gloire et de l’accomplissement de leur destinée avec le Christ.
Or, c’est précisément ça le paradoxe de la mort chrétienne. Jésus n’est pas venu apporter une sorte de consolation immédiate sans problème, comme si la mort n’existait plus. Ce qui fait l’originalité absolue de la parole de la prédication, du message de salut du Christ, c’est qu’il ne nous trompe pas sur les conditions. Pour chacun d’entre nous, quelles que soient les circonstances, et parfois on peut être très surpris, choqué et même révolté par les circonstances, mais quelles que soient les circonstances, le mystère de l’entrée dans la Gloire ne peut passer que par la mort. Et ça parce que Jésus lui-même l’a voulu. Il n’a rien voulu nier de la condition humaine telle qu’il l’avait prise, et telle que nous la vivons et que nous la vivrons encore très longtemps. Il a voulu manifester que ce n’est pas en reniant notre état d’êtres fragiles et mortels que nous pourrons nous fabriquer un royaume de bonheur sans rapport avec ce que nous avons vécu. Il souligne, et pour nous c’est évidemment très difficile à entendre, nous avons toujours un peu envie d’être comme Jacques et Jean, siéger à droite et à gauche dans le royaume des cieux et sans faire le détour par la mort. Et c’est Jésus lui-même qui dit « On ne peut pas. On ne peut pas entrer dans le mystère de la vie éternelle sans passer par la mort. »
C’est l’originalité absolue du message chrétien. Ce n’est pas une immortalité de l’âme qui vous arrive dessus, c’est vraiment que dans le passage même, au creux de la mort, le Christ vient, nous prend et nous guide et nous conduit à sa gloire. Mais quelles que soient les circonstances, il nous faut tous passer par ce moment de dépouillement radical, d’une certaine manière où nous sommes réduits à rien, pour que Jésus après, et c’est ça qu’il enseigne, soit comme le serviteur qui vient et qui nous prend par la main et qui nous fait entrer dans son royaume.
C’est donc que le mystère de notre mort, même ce mystère-là, fait grandir encore le mystère de la grâce de Dieu. La Grâce de Dieu, c’est le don gratuit et le don gratuit non seulement pour les jours où nous sommes bien vivants, mais aussi le don gratuit quand apparemment nous sommes réduits à rien. Le Christ s’est fait le serviteur de ce moment terrible de notre existence où nous sommes réduits à rien. Il s’est lui-même anéanti jusqu’à la mort et la mort de la croix. Autrement dit, Dieu ne veut pas échapper au destin de l’homme. Dieu veut entrer dans l’humanité pour vivre notre vie comme il l’a vécue selon tout le témoignage de l’évangile, mais il veut vivre aussi notre mort pour être là de façon la plus radicale qui soit, le serviteur de nous dans ce passage de la mort. C’est pour ça que la grandeur de la foi chrétienne sur la mort, c’est de croire que nous ne mourrons pas seuls. Non seulement nous sommes entourés de l’affection des nôtres quand c’est possible, mais c’est surtout que nous sommes pris par la main, nous sommes soutenus, portés, aidés par celui-là même qui vient nous chercher jusque dans notre mort.
C’est pour ça qu’on prenait ce texte pendant le carême, parce qu’on voulait expliquer cela aux catéchumènes. On voulait leur dire que le fait d’être catéchumène, le fait d’être baptisé ne vous fait pas passer par-dessus l’étape terrible qui est celle de reconnaître notre mort. Elle nous fait au contraire entrer dans cette mort et parce que nous aurons dans la vie appris à vivre avec le Christ, nous pourrons comme le dit saint Paul, aussi mourir avec lui. Frères et sœurs, ces paroles sont à la fois d’un réconfort énorme, mais elles ne retirent rien du réalisme de notre vie et de notre existence humaine car Dieu respecte tout, tout ce qu’il y a dans l’homme, y compris sa mort.