NOËL DE PAIX ? NOËL DE PEUR ?
Mi 5, 1-4 a ; He 10, 5-10 ; Lc 1, 39-45
Quatrième dimanche de l'avent – Année C (20 décembre 2015)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, essayons de répondre à cette question qui, si je puis dire, hante le fond de votre cœur. Ce noël 2015 sera-t-il le noël de la peur ou le noël de la paix ? On aurait plutôt tendance, au niveau de l’opinion publique, à vouloir nous faire croire que ce sera le noël de la peur. En effet, nos gouvernants, qui se posent en chiens bergers qui aboient plus qu’ils ne sont efficaces, a décidé de poster des soldats aux entrées des églises et de nous faire entrer dans un syndrome de panique et de peur, mais ces précautions extérieures doivent-elles nécessairement influer notre attitude intérieure pour fêter noël ?
Si les chrétiens avaient eu peur, au moment où naissaient les premières communautés chrétiennes, nous ne serions pas là aujourd’hui. Nous serions terrés, toujours dans des catacombes et peut-être qu’on mourrait et qu’on se reproduirait dans les catacombes.
Je ne suis pas sûr que le problème majeur de la fête de noël 2015 se réduise à savoir comment se mettre en sécurité. Après tout, tout ce que nous venons d’entendre dans les lectures de ce dimanche, l’histoire de cette jeune fille de 16 ou 17 ans qui, dès qu’elle apprend qu’elle est enceinte, ne va même consulter son gynéco pour savoir si tout est normal et qui décide de partir toute seule dans les montagnes de Judée, on ne peut pas dire que Marie était obsédée par la sécurité ! En fait, elle s’expose : les montagnes de Judée de l’époque n’étaient pas nécessairement contrôlées par les services de police du roi Hérode.
La peur n’est pas si bonne conseillère qu’on ne le croit aujourd’hui et il nous est recommandé d’essayer de trouver la note juste pour célébrer un noël non de peur mais de paix. La fête de noël mérite qu’on y prépare son cœur et je vous propose une méthode étrange apparemment, car elle est directement inspiré du prophète Michée dont nous avons entendu un passage important comme première lecture.
Ce prophète Michée est avant l’heure un spécialiste de la grossesse. Déjà, dans l’antiquité, et chez les juifs particulièrement, la femme enceinte est une énigme, parce qu’on ne savait pas vraiment comment ça se produisait. On savait évidemment qu’il avait fallu un monsieur, mais ensuite comment ça se passe dans son corps …là on n’en restait aux représentations les plus sommaires et approximatives. Réalité mystérieuse donc, qui fait l’objet de toutes les questions, et Michée est particulièrement attentif à ce problème de la gestation, puisque, vous l’avez entendu, il prophétise sur « celle qui doit enfanter ».
J’adresse cette réflexion à tous, pas simplement aux dames, parce qu’elles savent par expérience de quoi il s’agit, mais aussi aux messieurs parce que j’ai lu cette semaine, (vous devez sans doute être au courant), qu’une professeure de médecine californienne, une certaine madame Chung, au nom très américain, n’est-ce pas, a prophétisé que la grossesse pour homme c’est d’ici cinq à dix ans ! Je vous dois dire que j’attends ça avec impatience et je sens que toutes les dames vont « se bidonner » (c’est le cas de le dire) quand elles verront le premier accouchement d’un homme à qui on aura tout de même fait une greffe de l’utérus pour l’occasion, parce que jusqu’à présent on ne peut pas faire mieux … Donc messieurs, préparez-vous ! écoutez le prophètes Michée en ouvrant toutes grandes vos oreilles : ça pourra peut-être vous servir bientôt.
Donc, il s’agit de grossesse, mais dans quel contexte ? Michée vit dans une atmosphère terroriste, je crois que le mot n’est pas trop fort. Nous sommes dans les années 720 avant Jésus-Christ, et il y a un voisin d’Israël et de Jérusalem qui est absolument terrifiant et terroriste dans ses méthodes guerrières, c’est le roi d’Assyrie : le fameux Nabuchodonosor (Nəḇūḵaḏneṣṣar), qui a terrorisé tout le Proche orient. Vous pouvez constater que ce n’est pas d’aujourd’hui que la terreur sous toutes ses formes sévit au Proche Orient : c’est une donnée classique. Nabuchodonosor a fait peur à tout le monde, il a déjà déporté des juifs qui vivaient dans le nord d’Israël, et donc dans le sud, à Jérusalem, la population est terrorisée.
Et le prophètes Michée qui réfléchit sur l’histoire de son temps : c’est normal, car un prophète, c’est quand même un journaliste de grande classe qui ne se contente pas des « chiens écrasés », mais veut essayer de comprendre ce qui se passe. Donc Michée, dans un passage précédent que nous n’avons pas lu mais qui va nous aider à tout comprendre, décrit la situation de Jérusalem, la grande ville terrorisée, en faisant encore référence à la métaphore de l’accouchement.
Il s’adresse à Jérusalem : « Tes conseillers sont-ils perdus, que la douleur, Jérusalem, t’ait saisie comme la douleur chez une femme qui enfante ? Tords-toi de douleur et crie fille de Sillon ! Crie comme la femme qui enfante car tu vas maintenant sortir de la cité, tu vas demeurer en rase compagne, tu iras jusqu’à Babylone, c’est là que tu seras délivrée ».
Premier accouchement donc, un accouchement à propos duquel le prophète ne souligne que la souffrance. En fait, Jérusalem a peur d’accoucher et Michée lui dit qu’elle a bien raison d’avoir peur d’accoucher, parce qu’en réalité elle accouchera à Babylone et comme le sous-entend le texte, elle ne sait pas de quoi elle va accoucher. Nous sommes en présence d’un premier type d’accouchement : celui la grande dame, de la capitale Jérusalem, un accouchement qui peut friser la fausse couche et qui ne va peut-être rien donner du tout car enfanter des exilés, pour une métropole (il n’y a pas d’allusion !!!) enfanter des enfants en exil, c’est l’horreur et la terreur.
Effectivement, enfanter dans de telles conditions, c’est être féconde pour un autre, pour le pouvoir terroriste de Babylone : c’est un accouchement à l’envers, qui n’augmentera pas la population de la cité, mais fera des enfants pour un ailleurs, pour l’exil, pour des maîtres terroristes, c’est un accouchement de peur et de terreur. D’où la prophétie : « Tu peux te tordre dans les douleurs, tu peux hurler, les conseillers de Jérusalem et toute l’aristocratie administrative de la métropole peut paniquer car effectivement vous allez accoucher dans la peur, vous serez déportés ».
C’est alors que surgit, modeste et discret, notre texte juste après les malédictions sur Jérusalem et ses princes : « Et toi Bethléem Ephrata … » Pour comprendre il faut se remémorer le rapport entre Bethleem et Jérusalem et il faudra s’en souvenir aussi pour la naissance du Christ : il suffit de faire le parallélisme, Bethléem / Aix-en-Provence et Jérusalem / Marseille. Évidemment, à Jérusalem, il y a la galéjade en moins : à Jérusalem, ils se prennent très au sérieux (encore aujourd’hui d’ailleurs), mais le rapport entre les deux cités est pratiquement celui que je suggère. Le prophète Michée est un campagnard, il est du cru, et il a une idée sur Jérusalem comme le centre du pouvoir, comme la ville qui veut tout régenter au point de vue cultuel et politique. Il y a encore un roi, à cette époque-là, à Jérusalem, un affreux roi “magouilleur” et profiteur qui s’appelait Manassé, qui immolait ses fils par le feu à des dieux cananéens des peuplades environnantes. Voilà pour le contexte.
Michée prophétise sur Bethleem : « Tu ne seras pas traitée comme Jérusalem, Jérusalem va enfanter dans la douleur, un fruit dont on ne sait pas ce qu’il deviendra ; c’est la peur et l’inconnu. Mais toi, Bethleem, tu n’es pas le moindre des clans de Juda, car tu vas enfanter celui qui doit régner sur Israël ». Et ce même texte poursuit : « c’est pourquoi est venu le temps où aura enfanté celle qui doit enfanter ». Toutes les valeurs sont inversées. Pour Jérusalem l’accouchement était terrible, dans l’effroi et dans l’horreur d’aller accoucher ailleurs pour d’autres peuples, pour fournir des mercenaires, pour perdre son identité. Ici, à Bethléem, dans cette petite ville de paysans qui ne pèse pas lourd par comparaison avec la population, le prestige, et la notoriété de Jérusalem. C’est là, à Bethleem, la terre d’Ephrata, la patrie de David que va avoir lieu un accouchement dont personne ne parle. Cet accouchement-là sera celui de la jeune femme « qui doit enfanter » : et le fruit de cet événement sera un nouveau David : il se dressera, il fera paître son troupeau par la puissance du Seigneur, par la majesté du nom de Dieu. Alors ils s’établiront en sécurité, car il sera grand jusqu’aux extrémités du pays et Lui-même il sera la paix. »
Au fond c’est assez simple et c’est indispensable de le comprendre pour fêter noël. C’est la fête de l’enfantement : ce jour-là, pour nous chrétiens, a été enfanté celui-là même qui sera la paix, selon la formule de Michée. Celle qui doit enfanter enfantera, non pas à grand bruit, à grand tapage dans Jérusalem qui s’imagine être la maîtresse du peuple et du monde, mais elle enfantera à Bethleem, là où personne n’y pense, alors que, pourtant c’est là déjà qu’avait été enfanté le Roi David.
Si nous voulons savoir comment sera Noël, nous avons le choix : nous pouvons ou bien enfanter dans la peur, enfanter dans la crainte en nous disant qu’on ne sait pas ce qui va arriver. Peut-être que tout ce que nous donnerons, tout ce que nous vivrons, tout ce que nous offrirons dans notre vie et notre histoire sera perdu, noyé dans l’exil à Babylone. Ou bien nous pouvons enfanter comme Bethléem, apparemment dans le secret, sans que personne n’y prête attention, et pourtant c’est là qu’est enfantée la paix.
Alors, frères et sœurs, de quel enfant sommes-nous « gros » ?